Les lobbies organisent la planète en marge de la COP21

L'actualité internationale, si on excepte les événements du moyen et du proche orient, autre illustration tragique de la folie humaine, s'articule autour du commerce et de l'environnement, deux sujets qu'on a cru longtemps non connectés jusqu'à ce qu'il faille se rendre à l'évidence que les activités humaines étaient bel et bien à l'origine des dérèglements climatiques.

Au centre des débats mais presque aussi transparents que l'homme invisible de H. G. Wells, les lobbies industriels et financiers apportent leur contribution de moins en moins discrète à un développement aussi chaotique que controversé.

L'activité lobbyiste des multinationales et des réseaux financiers devient de plus en plus agressive : c'est la recherche d'une libéralisation totale des règles économiques et commerciales. La crise écologique et le délabrement du système monétaire supportant toute notre organisation sociale imposeraient une régulation plus ferme, plus rationnelle, plus mesurée des ressources de la planète mais la libéralisation est l'affirmation d'une soit-disant liberté qui n'est pas celle des individus mais celle des oligarchies et au final de la loi du plus fort.

Enjeux de pouvoir ? - Certes. Conçu aux siècles précédents et supposé se développer sans contraintes avec des ressources inépuisables, le système libéral a atteint les limites finies de la seule planète que nous ayons et ses promoteurs ont de surcroît négligé les effets pervers sur l’anthropocène d'un développement industriel à marche forcée.

Il s'agit donc moins – dans un premier temps – de reprendre le pouvoir aux entreprises au profit de la démocratie que de les empêcher de le confisquer aux responsables politiques tout en combattant activement, chez ces derniers, un conditionnement (qu'ils subissent dès leur formation dans les écoles de la république) suivant lequel l'économie néolibérale est l'alpha et l'oméga de l'organisation humaine.

Le système tremble sur ses bases : L'antienne permanente des économistes officiels (jean Tirole en tête) est que le salut est dans la compétition et que le déficit commercial est une abomination : L’autre indicateur officiel de la bonne gestion d’un état est son taux d’endettement alors qu'il doit à la fois aider ses entreprises à développer leur compétitivité et réduire ses dépenses de gestion administrative et sociale. Ceci se traduit non seulement par une paupérisation croissante mais de plus par un affaiblissement des piliers sur lesquels reposent l’avenir d’une nation, notamment santé et éducation.

Les « happy few » de la classe sociale de Warren Buffet eux-même sont inquiets : Bien qu'à leurs yeux ils aient gagné la lutte des classes leur permettant de s'assurer la domination de la planète, ils découvrent de crise en crise que leur pouvoir n'est pas illimité et que leur système de gestion recèle quelques failles.

La dernière crise financière, celle des subprimes déclenchant une crise sociale sans précédents a paradoxalement vu leurs intérêts protégés, le poids de la crise étant pour l'essentiel supporté par les populations subissant des politiques d'austérités. Les dettes souveraines des états ont grimpé spectaculairement pour absorber les dettes privées des banques « too big to fail ». Ces banques, sitôt renflouées, par l'un de ces miracles dont le système a le secret, sont redevenues par marchés interposés les créanciers des états qui venaient de les sauver et ont encore renforcé leur pouvoir sur les structures politiques.

La prochaine crise ne sera sans doute pas si simple à gérer car les états endettés n'ont plus les ressources pour couvrir leurs banques et dans la cacophonie ambiante des solutions européennes seront encore moins facile à trouver.

Ce sera sans doute l'occasion d'une remise en cause plus complète du système monétaire international et il fait peu de doutes que des discussions sur le sujet entre la FED, la BCE, la Banque centrale chinoise et quelques autres sont déjà engagées. Le sujet est régulièrement à l'ordre du jour du G20.

L'activité lobbyiste peut être détectée pratiquement partout mais elle est particulièrement structurée et opérationnelle actuellement autour des grandes négociations internationales, que ce soit dans la négociation des accords bi ou plurilatéraux de libre échange transatlantiques (CETA, TAFTA), transpacifique (TTP) ou encore plurilatéraux à vocation multilatérale comme TISA ou encore ACTA. On la retrouve à pleine puissance dans le grand forum onusien des conférences « pour un accord universel sur le climat » comme la COP21 qui va se dérouler à Paris en décembre prochain.

Dans chaque accords de libre échange, dès le début des négociations, on voit se former et se présenter comme éléments de la société civile des « sous-marins » des grandes entreprises transnationales, associations déclarées « sans but lucratif » qui seront le représentant direct de l'industrie dans la négociation et naturellement le point d'entrée de toutes les formes de lobbying périphérique. Ces structures deviendront pérennes et au delà de la signature continueront à encadrer le déroulement de l'accord sur toute sa durée.

Ces structures, qui dans les faits représentent la puissance commerciale et d'influence de plusieurs dizaines de multinationales sont pourtant généralement négligées et sous-estimées par les militants engagés dans une lutte spécifique contre un projet donné : La priorité étant de se battre à l'échelon politique de la prise de décision pour la stopper, la force lobbyiste embusquée derrière l'organisation politique passe généralement inaperçue pour le grand public et même pour nombre de militants.

Alors que dans les accords de libre échange comme CETA ou TAFTA les entreprises revendiquent des tribunaux arbitraux pour « punir » les états qui s'opposeraient par des réglementations « déraisonnables » à la liberté des investissements étrangers, les lobbies ont à mon sens franchi une étape supplémentaire de cynisme et de culot : c'est dans la préparation de la COP21. Les entreprises les plus polluantes et plus destructives « sponsorisent » l'opération pour aider les états et leur tenir la main dans la préparation d'un accord remettant en cause le moins possible l'économie casino qui, au prix d'un énorme gaspillage de ressources assure leurs résultats financiers.

Ils opèrent plus particulièrement par le canal de la CNUCED à l'ONU, la Conférence des Nations Unies sur le Commerce et le Développement : suivant un modèle désormais bien rôdé, c'est après le sommet de la terre de Rio en 1992 que s'est formée à Genève une coalition de 190 transnationales , le Conseil mondial des affaires pour le développement durable (en anglais l’acronyme mieux connu est WBCSD ) prenant un engagement commun pour le « développement durable » à travers la croissance économique, le progrès social et l'équilibre économique. L'histoire en est racontée sur wikipedia1. Devenu ONG, association à but non lucratif, le WBCSD organisation agréée par la CNUCED a désormais sa place incontestée dans la participation à la COP21 en décembre prochain.

Des entreprises célèbres sout adhérentes à cette association. D'après wikipédia, on y trouve General Motors, DuPont, 3M, Deutsche Bank, Coca-Cola, Sony, Caterpillar, BP, Royal Dutch Shell et Lafarge, toutes des vrai écolos ! mais aussi quelques sociétés minières bien connues par leur comportement écologique comme l'étasunienne Chevron ou l'australo-anglo-canadienne Rio Tinto Alcan.

Ainsi, ce qui aurait pu être un rendez-vous historique pour l'humanité à Paris en décembre est-il en passe de n'être qu'un nouveau rendez-vous manqué avec l'histoire : C'est en tous cas ce que suggère la première mouture connue du « draft agreement » sur la COP21 proposé par l'ONU dans lequel il transparaît que, finalement, chaque état apportera la contribution qu'il voudra à la lutte supposée commune pour le climat et que ce seront les pays les plus menacés avec déjà les pieds dans l'eau qui ont le plus à craindre du désastre climatique tandis que les organisateurs de ce désastre continueront encore quelques temps à préserver leurs acquis et l'illusion d'être les maitres d'un monde qui se délite.

Il serait dommage de devoir terminer cette analyse sur un point de vue aussi pessimiste : Les multinationales et leurs lobbies nous ayant entrainés vers le fond de la piscine, il nous reste à donner un grand coup de pied pour remonter respirer à la surface, même si l'eau est trouble et qu'ici ou là rôdent quelques requins.

Partout dans le monde, les luttes citoyennes s'organisent. L'abomination d'Internet et de ses servitudes aide néanmoins à la communication entre les hommes et les organisations entre lesquelles des relations se nouent et se développent en réseau et à l'occasion des forums sociaux mondiaux.

Une grande consultation populaire contre les grands marchés transatlantique CETA et TAFTA a déjà recueilli plus de 3 millions de signatures dans 23 pays de l'Union Européenne, Des mobilisations importantes s'organisent et se développent. Toutes convergent vers Bruxelles et le pouvoir illégitime d'une commission européenne prise dans les contradictions de politiques anti-développement nommées austérité alors que sa doxa néo-libérale ne sait que répéter un hythme à la compétition, tandis que les crises sociale et écologique s'étendent et pourraient bien imposer, à défaut d'avoir accepté à temps des politiques solidaires et raisonnable une décroissance forcée autrement appelée récession massive.

Alea jacta est : Le sort en est jeté.Chaque citoyen n'aura guerre d'autre choix, s'il veut assurer un peu d'avenir à ses enfants. Il devra franchir le Rubicon , bousculer la garde prétorienne des politiques asservis et attaquer directement les lobbies industriels et financiers qui désormais menacent la vie même sur cette malheureuse planète que nous habitons et que d'après une vieille légende indienne nos enfants nous ont prêtée.
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1https://fr.wikipedia.org/wiki/World_Business_Council_for_Sustainable_Development

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