Ni droite-ni gauche : c'est du centrisme ?

On décrit d'habitude le système politique « démocratique » comme un espace à une dimension, une ligne droite délimitée par l’extrême gauche d'un côté et l’extrême droite de l'autre. Dans cette figure géométrique très ordinaire, notre esprit cartésien nous conduit à identifier le centre à égale distance des extrêmes, la gauche et la droite se situant de part et d'autre de ce centre mythique ...

Cette représentation politique a constitué la base du storytelling enseigné en France depuis maintenant soixante dix ans. elle est pourtant née sur un paradoxe à la fin de la guerre : L'alliance improbable du gaullisme et du communisme qui, au cœur de la résistance a bâti le programme du CNR1. Cet état paradoxal n'a duré qu'un temps, chacun retrouvant rapidement sa position favorite dans l'espace politique unidimensionnel, mais ce qui s'est passé en 2017 et dont il est encore difficile d'entrevoir les développements a ouvert une situation nouvelle.

Emmanuel Macron se réclame d'être ni de droite ni de gauche : Est-ce pour autant que, comme a l'air de le croire Alain Juppé et comme s'évertuent à nous le faire croire les media institutionnels : le nouveau pouvoir est au centre ?

Les scientifiques ont un nom pour une théorie considérée comme valide et soudain remise en cause par une expérience qui établit qu'elle est fausse : Ils déclarent que cette théorie est incomplète, ou en d'autres termes qu'on a probablement oublié de prendre en compte un élément qui la complétera. Parmi les éléments qui nous manquent, pour obtenir une description « complète » du système démocratique et de son fonctionnement dans un mode "macronien", il y a la place qu'a prise l'influence politico-économique des USA à la fin de la dernière guerre mondiale. J'en ai déjà parlé dans d'autres articles de ce blog, je n'y reviens pas en détails.

Hors du champ purement politique, il y a eu le complexe militaro industriel des états-unis2 qui, parmi les dispositions prises pour remplacer l'économie de guerre par un élargissement de ses marchés a supporté et inspiré 50 ans de négociations multilatérales pour que soient établies en 1995 les règles libérales de l'OMC3. L'OMC est un organisme para-politique qui s'est vite échappé du champ commercial pour conditionner toutes les politiques du monde sur la base d'un libre échange s'étendant désormais à toutes les activités humaines commercialisables.

La disparition progressive des obstacles au commerce international, au détriment de l'autorité des états et la liberté quasi totale donnée à la finance et aux investisseurs internationaux  ont naturellement entraîné l'évolution des entreprises et des conglomérats financiers vers un mode de fonctionnement transnational : les multinationales ont cessé depuis longtemps d'être seulement étasuniennes , la croissance illimitée des entreprises transnationales du monde entier finit même par faire de l'ombre à l'oligarchie Nord Américaine républicaine qui a élu Trump réclamant "América first" tandis que l'appareil démocrate plus au service d'un ordolibéralisme mondialisé a provisoirement perdu la partie.

Les complexes militaro industriels, sur un modèle proche de celui développé aux USA dans le cadre de leur participation aux guerres des autres continents n'existent en réalité que dans quelques pays fabricant d'armes : basiquement la Russie, la France, le Royaume-Uni et l'Allemagne. Dans ces pays, les activités militaires sont rarement séparées très nettement des activités civiles, comme le montre l'exemple du secteur aéronautique et espace où les entreprises, les pouvoirs publics, les universités, les centres de recherche technologiques, et les services de renseignements constituent un réseau, formel ou informel qui a des influences mal connues mais effectives sur les orientations politiques. C'est avéré quelle que soit la couleur des équipes au pouvoir dans chaque nation. Des organisations régionales comme l'OTAN complètent le tableau.

Les quelques considérations qui précèdent montrent à suffisance pourquoi la théorie unidimensionnelle de l'éventail politique est loin d'être « complète » au sens que les scientifiques donnent à cette appréciation. On devrait ajouter à l'énumération des éléments perturbateurs la spéculation, particulièrement celle liée à la flottabilité des monnaies, qui suscite l'inquiétude jusque dans les milieux financiers par le niveau qu'elle a atteint.

Dans la course à l'Elysée, des trois compétiteurs principaux, Macron a mieux intégré que les autres toutes les dimensions de la situation : Elevé dans le milieu de la finance et libertarien convaincu, il s'est placé dans la lignée d'un Milton Friedman qui considérait l'état comme l'idiot utile devant consolider la stabilité du système, avec le culot d'un Dominique Strauss Khan capable un temps de se faire connaître comme candidat de gauche en tant que patron du FMI. Emmanuel Macron s'est placé délibérément hors du cadre politique conventionnel : cela lui a permis dans une campagne bien orchestrée d'apparaître au même rang que ses principaux adversaires comme « hors système ». Il nous a vendu un storytelling bien lisse dans lequel il nous racontait la belle histoire de notre vie quotidienne magnifiée par les magiciens du néolibéralisme avec en contrepoint la silhouette menaçante d'un Front national rébarbatif et la figure inquiétante d'une insoumission tonitruante.

Alors, le macronisme est-il centriste ? certainement pas : son élection lui permettra d'aller beaucoup plus loin que ses prédécesseurs dans la démolition de notre système économique et social, sans même un regard pour les papillons centristes voletant autour de la lumière du nouveau guide qui finiront par s'y brûler.

Bien entendu, le macronisme qui nous est vendu « hors système » est une escroquerie :

Plutôt que représentant une nouvelle politique, il représente certaines valeurs qui avaient déjà cours au XIXe siècle, dont le mépris pour la classe sociale de « ceux qui ne sont rien » et de « ceux qui foutent le bordel », dans un meilleur des monde réservé aux plus méritants. Sa philosophie se rattache étroitement au libertarianisme vendu par l'école de Chicago des années 30 pendant la grande dépression, un néolibéralisme qui s'est installé progressivement dans tous les rouages de l'UE. Avec Macron, la France ne sera plus le vilain gamin dissimulateur qui a fait cinq ans durant semblant d'avoir pour ennemi « une finance non élue et qui pourtant gouverne ». Désormais, la Finance est à l’Élysée et son représentant ne se cache plus.

Il est aujourd'hui difficile de prévoir les dégâts qu'il va pouvoir commettre pendant un mandat qu'il a entamé, suivant les règles de la 5ème république avec une majorité à sa dévotion qui lui donne les pleins pouvoirs. Tout dépendra de l'évolution d'une société civile aujourd'hui anesthésiée et dispersée comme par une grenade à fragmentation qui jusqu'alors n'avait pas été utilisée dans le combat politique.

Une dernière remarque à retenir pour un futur qui nous réservera sans doute d'autres surprises :

En France le vainqueur européiste et mondialiste des dernières élections est porteur de valeurs très proches de celles des démocrate étasuniens qui ont perdu le pouvoir tandis que leur vainqueur, l'ineffable Donald Trump, champion de « America first » et au Royaume Uni Thérésa may, porteuse bien involontaire du poids du Brexit apportent un encouragement aux souverainistes réclamant l'éclatement de l'Europe.

Pendant ce temps, Angela Merkel, sur qui Macron comptait beaucoup joue parait-il sa tête et on va sûrement devoir encore voter en Allemagne … mais pour qui ?

Ces électeurs sont vraiment imprévisibles. Vivement 2019 qu'on s'amuse encore en France.

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CNR : Conseil National de la Résistance.

2 Le terme de « complexe militaro industriel » a été employé par le Président Eisenhower en 1961. A son départ de la présidence, il attirait       l'attention de son successeur sur le danger que cette coalition constituait pour la démocratie et pour des choix politiques indépendants. Ce n'est pas seulement une union d'entreprises comme ces lobbies corporatistes qui prolifèrent dans les couloirs de la commission européenne : c’est l'ensemble des réseaux et des procédés, des liaisons et des relations financières qui se perpétuent entre les législateurs, les forces armées, le secteur industriels et certaines officines dédiées à la sécurité nationale étasunienne dont on sait le poids qu'elles ont dans le domaine économique.

3 OMC: Organisation Mondiale du commerce, en anglais WTO

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