Boite de Pandore et gilets jaunes

Et si l'état de droit n'était pas le principal moteur d'un système politique d'ordre se réclamant de la démocratie ?

La France, patrie des droits de l'homme qui décapita un roi était revenu à un statut de quasi monarchie électorale avec le règne du général de Gaulle environné de tout son prestige gagné dans la guerre. L'entrée du pays sous Pompidou dans le monde néolibéral à partir des années 1970, et dans une globalisation institutionnelle vingt ans plus tard avec la création de l'OMC accompagna le processus avec des années de direction social libérale de droite comme de gauche. L'illusion cacha quelques années la montée du néolibéralisme, dans la mouvance europunienne .

Emmanuel Macron, formé et éduqué dans l'ENA, avec une poignée d'autres produits de la même usine à penser politique, a tenté et semblé réussir la même aventure de Napoléon III en prenant légalement le pouvoir en 2017, une victoire certes étroite mais sans coup férir en raison de la faiblesse structurelle de toutes les forces adverses. Certes, il a connu quelques désillusions sur le plan de l'Union Européenne en découvrant son état de décomposition politique dans lequel l'Allemagne semble a son tour sombrer malgré sa santé économique encore insolente. Le seul point commun entre les états désunis de l'UE semble être de ne laisser personne en prendre le leadership, et surtout pas Emmanuel Macron.

Pourtant, pour nous français, ce qui restera probablement dans l'histoire de ce jeune monarque à l'allure de gendre idéal sera probablement d'avoir ouvert une boite de Pandore1 en voulant en distribuer le contenu positif : Passion, orgueil et espérance vers les plus riches, laissant l'avalanche des calamités contenues dans la boite s'échapper vers les classes défavorisées.

Certes, ses prédécesseurs avaient depuis longtemps entrepris cette œuvre funeste et chacun a apporté son écot à l’œuvre destructrice du néolibéralisme mais l'apport macronien menaçait d'être déterminant dans l'alignement sur un libéralisme à l'américaine : il a réussi par son élection a démolir l'essentiel du système politique, il a déglingué en moins de 18 mois le droit du travail, le service national de transport ferroviaire, les revenus des retraités, il s'attaque frontalement au statut des fonctionnaires et à l'essence même de la solidarité générationnelle dans la retraite, il annonçe la fin de notre système social dans son quinquennat.

Cette avalanche d'attaques contre une organisation sociale dont l'idée était portée par le Conseil National de la Résistance a fait déborder le vase : voici que se lèvent les « gilets jaunes » qui, dans la confusion de doléances parfois un peu dispersées porte nettement la revendication d'une désobéissance civique face à un système devenu intolérable.

Ce mouvement a soulevé une émotion considérable dans les milieux politiques, qu'on peut même considérer comme disproportionnée face aux forces en présence : quelques centaines de milliers de manifestants essentiellement pacifiques, malgré toutes les manipulations politiques et médiatiques, et près de 250 000 forces de l'ordre, policiers et gendarmes, seuls détenteurs selon l'ineffable Castaner de la légitimité de la violence d'état, armés et carapacés.

Malgré cette allure militarisée, qui a elle seule pourrait faire douter du caractère démocratique de notre société, le système sous la présidence actuelle apparaît comme d'une très grande fragilité, les mécanismes institutionnels étant corrompus par la pratique de ces deux dernières années : Le parlement est devenu hors service, une majorité pléthorique représentant une classe sociale unique petite bourgeoise avec une opposition en miettes divisée par des luttes intestines comme sur le radeau de la méduse, un exécutif de copains de l'énarchie et un monarque victime de ses excès égotiques et qui a perdu l'essentiel de sa superbe dans l'opinion, découvrant qu'on ne peut gouverner seul contre un peuple.

Qui avait prévu cette issue ? personne et surtout pas moi qui, pourtant l'an dernier dans un essai publié en mai montrait comment le peuple avait été totalement oublié des décideurs de droite comme de gauche depuis 70 ans2 .

Quel avenir pour cette situation quasi insurrectionnelle ? Sire, est-ce une révolution ? – certainement pas, mon ami, si l'on commence à réclamer dans les rues « les aristocrates à la lanterne ! » pardon : « Macron, démission » trop peu de gens ont réellement envie de mourir pour changer de régime ; puis c'est bientôt noël, on va pas mettre le feu au sapin.... peut-être, Il devient difficile de prévoir ce que sera 2019.

La tactique gouvernementale est claire, même si tout le monde ne l'a pas encore compris : Il lâche du lest et va continuer, mais sous l'apparente maladresse d'un système politique aux abois, il y a une tactique sélective qui mériterai d'être examinée de près : On a vite trouvé un accord avec les policiers, c'est essentiel et les policiers sont des gens raisonnables, ils ont une revendication simple, ils veulent être payés. Ils feront leur métier avec un peu de calinothérapie. Pour les autres, c'est moins facile, ils sont vraiment en rogne. Alors on va ouvrir d'autres chapitres des sciences sociales : Il ne s'agit pas de changer le plan de développement des réformes, mais de filtrer les concessions pour casser les prétentions trop solidaires : Tous les smicards n'auront pas 100 euros mais ceux qui les auront au moins seront heureux. Tous les retraités ne seront pas épargnés par les augmentations de CSG mais ceux qui le seront auront eu l'impression d'avoir eu satisfaction. Déjà des équipes sont au travail pour que le prix à payer ne remette pas en cause le plan du quinquennat.

Ca pourrait marcher, mais avec un handicap difficile à surmonter : La situation a largement affecté la confiance dans les institutions et ceux qui les animent. Même les cadeaux ne la rétablissent pas, ils peuvent même attiser l'appétit de ceux qui en bénéficient. Sans confiance, perte d'influence. Qui a une idée ?

Pas facile de remettre le dentifrice dans le tube quand on l'a trop pressé.

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Note :

1 Selon la légende, la boite de pandore contenait la vieillesse, la Maladie, la Guerre, la Famine, la Misère, la Folie, la Mort, le Vice, la Tromperie , ainsi que la passion, l'orgueil et l'espérance.

2 Le rasoir d'OcKham, Claude Layalle, 2017, ed. Edilivre

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