A chacun son TSIPRAS

N'en déplaise aux destructeurs de l'idée d'une démocratie élective, préconisant des responsables tirés au sort ou pas de responsables du tout, l'élection en Grèce du nouveau parlement a été le théâtre d'un miracle qui logiquement devrait s'inscrire dans l'histoire d'une Union Européenne qui porte si mal son nom.

Avant de décrire ce miracle, qui a transformé Tsipras, le pelé, le galeux, le traître aux idéaux de la nouvelle gauche, en vainqueur de ceux qui ne rêvaient que de l'abattre, je prendrai la précaution de déclarer que ce chevalier blanc (ou noir, c'est selon) du combat contre les hydres européennes ne me compte pas parmi ses fans les plus engagés : il suscite dans mon esprit autant d'interrogations qu'a pu le faire François Mitterrand en 1981 ou en 1983.

Ce jeune politicien, à l'instar de l'ancien dirigeant de la gauche française me semble au delà des apparence disposer de quelques qualités florentines dans la lignée de Machiavel. Toujours est-il que ce lundi sur l'antenne de France Inter j'ai éprouvé moins de surprise que d'envie de rire à entendre M Martin Schultz, Président du parlement européen expliquer sérieusement que du samedi au lundi Syriza était devenu comme lui socio-démocrate et qu'il fallait désormais jeter le PASOC (le PS grec) dans les poubelles de l'histoire.

Mais le miracle, le vrai, l'authentique n'est pas là : Pour la première fois depuis fort longtemps, dans un pays de tradition démocratique (même si l'histoire l'a amené parfois sur des chemins de traverse) sans révolution et sans violence, cette élection a été l'occasion d'une confrontation directe dans l'isoloir entre une certaine oligarchie financière et le peuple, sans la douteuse médiation des partis traditionnels qui, sitôt élus par le peuple servent aussitôt la soupe aux puissants, autrement dit un véritable exercice démocratique de peuple souverain .

Quelles sont les forces en présence ?

A tout seigneur tout honneur, commençons par les représentants de la finance, dans leur rôle de pompiers incendiaires qui, après avoir organisé la progression exponentielle de la dette se posent aujourd'hui en tant que créanciers et maîtres des lieux.

Au premier rang nous trouvons la troïka, exécutif d'un réseau bancaire tout puissant dans lequel le FMI, la BCE et les experts financiers de la commission jouent le rôle d'animateurs pour les majors du banking international.

Comme d'habitude, on ne s'en rend que rarement compte, ils ont toujours deux fers au feu : L'un est idéologique. A ce titre, l'expérience Syriza en Grèce comme l'expérience Podemos en Espagne sont dangereuses pour eux en ce qu'elles mettent en œuvre des mécanismes démocratiques qu'ils pouvaient espérer avoir complètement jugulés après tant d'années de développement néolibéral.

Le second volet de leur stratégie est plus bêtement matériel : La pyramide de Ponzi constitué par l'économie casino est bien près de s'écrouler, particulièrement en Grèce, et les plus grandes banques, notamment européennes qui ont tant profité du jeu spéculatif ont beaucoup à y perdre : seule la date du prochain tsunami financier est imprévisible mais sa réalité se rapproche.

Maintenir l'Euro, tenir la tête grecque hors de l'eau pour ne pas provoquer un effet domino sont des priorités et d'ici le prochain défaut de paiement, on a besoin d'un peu de temps pour que, comme dans la dernière restructuration de la dette grecque, les banques européennes puisse en débarrasser leurs comptes au détriment des contribuables, toujours payeurs en dernier ressort.

En face d'eux, le peuple grec : Tsipras a bien été leur porte parole ... Pas des grecs propriétaires d'une ile, ou d'une flotte de pétroliers, ou encore gérants d'un patrimoine religieux considérable exempté d'impôts de droit divin, non. Nous parlons ici du peuple ordinaire qui nous ressemble, qui est frappé depuis 2010 de mesures d'austérité dont on a du mal à évaluer les conséquences chez nous, dans les pays plus solides ou un système social pourtant miné par les politiques libérales résiste encore.

Ce peuple n'est pas révolutionnaire : ce n'est pas le sens de son histoire, ce qu'il réclame simplement, c'est qu'on arrête de lui taper dessus. Même s'il a toutes les raisons de ne pas aimer un pouvoir européen qui l'a traité de façon indigne, il a assez de réalisme pour comprendre les risques qu'il courrait s'il tentait de quitter l'UE ou même simplement l'euro en donnant le mauvais exemple aux autres peuples européens qui pourraient le suivre.

Pas plus que Chypre qui ne l'a même pas tenté, la Grèce n'a donc pu résister aux « plans de sauvetage » de la troïka, véritable remède à la Diafoirus qui, s'il ne tue pas le malade le laissera durablement exsangue. Non, finalement, Tsipras n'a pas trahi son mandat, c'est ce que lui a signifié la majorité qui lui a renouvelé sa confiance dans les urnes. Pour la révolution, ou pour la révolte contre les forces politiques et financières de tout un continent, il faudra attendre encore un peu : C'est aussi ce qu'a exprimé le peuple Grec en n'accordant que 3% de votes au groupe « unité populaire » dissident de Syriza.

Cela signifie-t-il que l'histoire s'arrête là, que le troupeau Grec, à nouveau doté d'un gouvernement stable qui a accepté les conditions de la troïka va pouvoir être ramené sagement à la bergerie, bon exemple dissuasif pour tous ceux qui acceptent mal, dans toute l'UE, que le réseau financier transnational continue à lui tondre la laine sur le dos ? Certainement pas.

La pression populaire grecque ne va probablement pas cesser : à juste titre on attendra Tsipras et sa nouvelle équipe à ce qu'il saura proposer en s'appuyant sur la volonté populaire mais ses résultats ne seront à la hauteur du besoin que si d'autres peuples européens s'en mêlent, non pas pour expliquer aux grecs ce qu'ils devraient faire mais pour modifier le rapport des forces en défendant leurs propres intérêts et en impulsant d'autres politiques européennes.

On s'est trompé sur Tsipras, analysent certains journalistes, y compris dans ce journal : il n'est pas dans une gauche d'opposition, c'est un social démocrate ! Et nous venons de voir, ce que prouve le résultat électoral, que le peuple lui avait renouvelé sa confiance. Le peuple est donc aussi social démocrate ? Et pourquoi pas.

Les dirigeants grecs du passé, Passoc compris, ne l'étaient sans doute pas : Ils étaient plutôt adeptes de la doctrine de Bertolt Brecht : "Puisque le peuple vote contre le gouvernement, il faut dissoudre le peuple". C'est peut-être pour ne pas être dissous que le peuple Grec a choisi Syriza en janvier et continue à le soutenir aujourd'hui.

Nous ferions bien de suivre son exemple, mais peut-être faudrait-il d'abord construire un Syriza ou un Podemos en France, et le faire au plus près des français sans pour autant développer des thèses souverainistes et xénophobes.









Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.