Brexit: La fin du libre échange ?

Dans l’espace médiatique contemporain, une information est rarement affichée ou diffusée plus de quelques secondes d’affilée et le passé s’efface devant un présent omnipotent mais fugitif : Il nous fait passer du rire aux larmes au gré des rythmes médiatiques mais suscite rarement une réflexion sur les antécédents de l’événement, ce qui serait pourtant nécessaire à un comportement citoyen.

Il en sera probablement de même avec le Brexit dont il y a peu de chances qu’on analyse le processus historique : dans la journée même de l’information on va commencer à se désintéresser dans les média au profit de l’événement pseudo sportif de l’Euro ou la dernière foucade d’une centaine de crétins s’attaquant à un syndicat, manipulés par on ne sait qui.

Surgie du passé, redécouvrons une remarque devenue prédiction de Winston Churchill : « Un peuple qui oublie son passé se condamne à le revivre ». C’est pourtant ce qui arrive aux peuples de l’Union Européenne, y compris encore pour quelques temps le peuple britannique : La détestation de l’UE qui ne touche pas seulement le Royaume Uni  repose sur les conditions même de sa création.

 En 1946, le Conseil Economique et Social de l’ONU, nouvellement créée après l’échec de la société des nations réunissait les représentants des cinquante pays alors adhérents pour relancer le commerce international d’après guerre en en définissant les règles essentielles dans la charte de la Havane, qui devait devenir l’ossature de l’OIC (organisation internationale du Commerce) : une charte et une organisation qui n’avaient rien d’extraordinaire, rappelant pour l’essentiel les pratiques anciennes d’un commerce international soumis à la régulation des états dans leurs échanges réciproques. Bien que signée à l’unanimité, y compris par le représentant américain, cette charte ne fut jamais ratifiée, refusée par les lobbies industriels Nord Américains dont on connaît la puissance et l’efficacité dans le contrôle du Sénat américain et de l’administration de Washington :

en guise d’alternative, l’administration US engageait une série de huit cycles de négociations multilatérales : les GATTs, qui aura duré cinquante ans avant d’aboutir à la création de l’OMC, une organisation du commerce engageant la quasi totalité des pays de la planète tout en établissant des règles commerciales mondiales de libre échange dans lesquelles les états perdent tout pouvoir de décision. Avec l’échec du cycle de Doha, dont le but était de compléter les dispositions de l’OMC en ouvrant totalement les marchés du Sud aux entreprises transnationales, les pays industrialisés ont multiplié les négociations d’accords de libre échange entre eux et avec des pays tiers pour le même résultat. Pour mémoire, sur la base historique de l’ALENA, les projets CETA, TTIP, TTP, TiSA, et de nombreux ALE avec les pays ACP et les pays d’amérique du Sud sont dans le tuyau de la ratification ou encore en négociation.

Dans les années cinquante, les multinationales américaines, dont la croissance était appuyée sur les grands espaces de libre-échange Nord Américains débarquaient en Europe supportées en particulier par le plan Marshall et se retrouvaient coincées dans le marché enclavé des pays de la vieille Europe chacun développant sa société à l’intérieur de frontières relevées après la guerre. Le plan Marshall et l’aide à la reconstruction furent l’occasion d’abattre ces frontières comme autant d’obstacles au libre commerce, permettant l'installation des entreprises transnationales dans un territoire de libre échange qui n’a cessé de s’agrandir avec l’élargissement de la CEE puis de l’UE, une association d’états dans laquelle on a délibérément développé l’aspect libre échange, comme première des libertés au détriment des besoins démocratiques: les transnationales organisées en lobbies puissants travaillant à supprimer sur ce territoire tous les obstacles tarifaires ou administratifs au libre commerce, autrement dit à en prendre le contrôle politique.  Les grandes entreprises européennes avaient évidemment les mêmes intérêts d'abattage des frontières et se sont rapidement organisées, notamment dans le cadre de l'ERT pour pousser dans le même sens.

Le résultat ne s’est pas fait attendre : L’aspect humain, social et démocratique étant négligé, voire carrément écarté, les inégalités se sont accentuées, les situations économiques se sont différenciées, le dumping fiscal et le dumping social se sont développés, la corruption est partout et se constate quotidiennement dans les décisions politiques influencées par les lobbies

C’est comme en météo ou il y a la température réelle et la température ressentie : La méfiance grandissante dans les media,le développement des réseaux sociaux largement manipulés, les progrès dans les moyens de communication en 140 caractères conduisent à l’individualisation des rejets d’un establishment ressenti comme corrompu et ouvre un boulevard à toutes les manipulations identitaires, fascistes ou simplement populistes.

Pourtant, il y a une vérité essentielle qui se vérifie à chaque fois que l’on consulte le peuple : Quand on lui demande son avis, il le donne, mais la fiabilité de la réponse dépend évidemment de la question mais aussi du contexte.

La Grande Bretagne était déjà libérale avant que l’influence américaine n’entraîne l’ensemble du continent dans cette idéologie. A l’instar du gouvernement américain, le gouvernement britannique a appris de longue date à introduire la réalité dans ses décisions les plus politiques. Le Royaume Uni est entré tardivement dans l’union européenne et l’a fait à ses conditions : Un pied dedans, un pied dehors, gardant sa liberté monétaire tout en animant en son sein la City, l’un des deux plus importants centre financier de la planète, l’un des outils essentiels de l’activité financière des entreprises et des conglomérats financiers.

En théorie, la city avait intérêt à rester dans l’UE, en tant que représentante d’une industrie transnationale qui n’a pas envie de voir réapparaître des frontières au milieu de ses usines mais d’un autre côté ce système marche mal, le système monétaire est à l’agonie, miné par la dette endémique, le système commercial et ses conséquences pour le consommateur deviennent insupportable, la spéculation a pris un tel niveau et développé de tels outils qu’elle remet en cause le système et a même bien failli l’avoir en 2007. Pour un pays comme l’UK, libéral aguerri, il est peut être temps de prendre ses distances.

Et les électeurs ? Comme en France en 2005, ils fonctionnent au sentiment sur la base des informations qu’on leur donne … ou qu’on leur refuse quand ils s’en aperçoivent.

Sans pour autant être souverainistes, partisans d’un retour aux frontières et aux douaniers, ils commencent à se rendre compte de la nécessité de remettre un peu de régulation dans les règles d’un commerce ou seuls les commerçants feraient la loi : autrement dit de redonner du pouvoir aux états, comme au temps de la Charte de la Havane. Restera bien sur à rétablir un peu de démocratie dans les mêmes états.

Il y aura encore du travail pour les associations et les syndicats : CGT, Sud et tous les autres, ne lachez rien : la loi travail ne doit pas passer,CETA et TAFTA non plus.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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