Non, nous ne sommes pas en guerre

De quoi allons nous sortir (peut-être) le 11 mai ?

Quand une catastrophe, naturelle ou non, affecte une communauté, qu'elle soit locale, régionale, nationale ou mondiale, les mécanismes de défense communautaires se ressemblent : Tsunami, incendie, inondation, accident nucléaire ou pandémie, la communauté se tourne pour sa protection vers l'autorité en charge, et pour la durée de la crise, les oppositions politiques, qu'elles acceptent ou non l'idée d'unité nationale seront contraintes, au delà d'une protestation de principe d'accepter l'autorité de fait conférée par les circonstances.

De son côté, l'équipe aux responsabilités, face à une situation qui la plupart du temps la dépasse, aura le choix entre plusieurs attitudes dépendant moins de sa nature que de la situation qui s'imposera à elle.

A son début, la crise déclanchée par la pandémie COVID 19 fut gérée de façon différente dans la chine de Xi Jimping, la Russie de Poutine, les USA de Donald Trump, le Brésil de Jair Bolsonaro, l'Italie de Guiseppe Conte, l'Espagne de Pedro Sànchez ou encore dans la France de Emmanuel Macron1.

Très rapidement, en l'absence de vaccination ou de médication disponible, les moyens de défense des uns et des autres ont été limités au confinement et à l'automédication du système immunitaire personnel, que la médecine a pu au mieux aider et supporter suivant l'état de son système sanitaire.

L'efficacité de ces mesures uniquement défensives dépend en dernier ressort de l'état général de la santé des populations et du système de santé et de protection sociale. La pandémie ne pourra qu'aggraver une crise sociale déjà latente dans la plupart des pays et modifiera, suivant sa durée, les conditions de la crise environnementale. Elle bloque évidemment l'économie. En définitive, le jugement que chaque citoyen pourra porter sur la gestion de la crise par les autorités de son pays portera sur le nombre des décès constatés mais plus encore sur leur capacité à gérer la fin du confinement.

Les autorités politiques du moment, à des degrés divers de néolibéralisme, ne savent plus raisonner autrement qu'en termes de concurrence et d'austérité, ce qui explique que depuis des années les systèmes de santé fonctionnent comme des entreprises, à flux tendu, supportant le poids de conditions de vie devenant insupportables sans assistance. C'est ainsi qu'un journal économique français2 notait en novembre 2018, dans le cadre d'une enquète menée aux USA, que l'espérance de vie dans ce pays avait diminuée entre 2014 et 2018 sous le simple effet d'un usage accru des néocortinoïdes dans les populations.

Avant le déclenchement de la pandémie, les personnels des hôpitaux français en grève dénonçaient la suppression en 2018 dans l'hexagone de 4000 lits en hospitalisation complète. Au plus fort de la pandémie, on devait organiser le transfert de malades d'une région à l'autre et même dans les pays limitropes pour faire face au manque de lits en réanimation dans les territoires les plus infectés.

En même temps, pour reprendre une formule devenue célèbre dans les milieux macroniens, les personnels qui, il y a peu, défilaient dans les rues contre le manque de moyens à l'hopital manquaient de masques et d'équipements, pour leur protection. Comme les gendarmes, les employés municipaux, et de façon plus générale tous ceux encore au travail nécessaires à un fonctionnement minimum de la société, ils sont à la fois les héros d'un combat héroïque et les sacrifiés à la cause de la guerre contre l'ennemi insaisissable.

Il est peut-être temps de réfléchir à ces deux notions largement partagées dans tous les camps du capharnaüm politique : Celle de la guerre déclarée au virus et celle du héro sorti d'un scenario à la Marvel.

L'image guerrière du combat contre la maladie a surtout l'intérêt de mettre en lumière l'image du responsable politique habillé en « chef de guerre » et de son état major pour asseoir leur autorité, alors que la défense contre un péril à ce point insaisissable dépendra d'abord de la connaissance du phénomène et des stratégies engagées : on a eu du mal à deviner la pertinence de ces stratégies à travers leurs convolutions depuis quelques mois.

Quand à la notion du héro, qu'elle ressorte de la légende antique ou du personnage de « comics » à la Superman, elle dessert mal l'image de ces citoyens ordinaires, nos voisins non confinés risquant leur vie rien qu'en faisant leur boulot dans des conditions difficiles engageant leur sécurité. Certain.e.s l'ont payé de leur vie : nous leur devons beaucoup plus encore que de la reconnaissance pour ce qu'ils sont et aussi pour ce qu'ils font.

Le pangolin, par le pouvoir qu'on lui prête d'avoir d'un coup envoyé la planète entière se confiner pourrait bien être finalement le seul héro solitaire de cette histoire.

Les agents des services publics, par leur attitude collective et citoyenne nous montrent que comme dans les guerres et c'est là le seul rapport que l'on puisse établir dans notre situation, ce sont bien les sapeurs dans les tranchées et pas les « chefs de guerre » à l'arrière qui décident de l'issue du combat.

Nous approchons, nous dit-on, de l'heure du déconfinement. Acceptons-en l'augure. Le grand Vizir Philippe, chargé d'annoncer la nouvelle semble en douter un peu quand il nous annonce avec d'autres mots ce qu'un grand ancien spécialiste de la litote avait déclaré, devenu depuis un lieu commun de « raffarinade » : la route est droite mais la pente est forte. Autrement dit, cela mettra un certain temps et ce qui est important mais n'est surtout pas dit, c'est que la pression est très forte du côté des entreprises pour qu'on leur lâche la grappe et qu'on remette les ouvriers au travail, ce qui est leur vrai métier.

Le gouvernement, approuvé par sa majorité au parlement, a signé 25 ordonnances applicables « pendant la durée de l'état d'urgence », un état d'urgence qui ne s'arrètera pas au 11 mai. Le retour à une situation démocratique normale sera très progressif nous avertit le premier ministre. Plusieurs de ces ordonnances sur la durée du travail la protection des salariés ou encore le contrôle public sur le droit du travail, sur les entreprises ou le service public sont nettement dérogatoires et ont désormais force de loi jusqu'à ce que le gouvernement détecte la fin de l'état d'urgence. Cette décision pourrait être différées jusqu'à la fin du quinquennat en cours et certaines des dispositions adoptées, confirmées par l'usage, consolidées dans la foulée : ce fut le cas pour certaines dispositions de lutte contre le terrorisme contenue dans un « état d'urgence » précédent.

Nous nous engageons donc dans une nouvelle aventure qui sera pleine de surprises, le gouvernement confortant la pratique qui lui est coutumière « d'avancer en marchant ». Il y aura un « après pandémie ». Pas sur que les citoyens en apprécient les évolutions.

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1Bien comprendre que l'utilisation du nom du chef d'état comme identifiant du régime au pouvoir n'implique aucune reconnaissance de la légitimité de ce régime.

2Les Echos, 29/11/2018

 

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