Examens et concours «républicains»: poisson d'avril!

Le baccalauréat, un examen « républicain » ? Poisson d'avril ! Le concours général ou l'agrégation, des concours « républicains » ? Poisson d'avril ! On pourrait espérer en l'occurrence un peu plus de rigueur ou de tenue (« républicaine » ) : poisson d'avril !

Peut-on dire  du « baccalauréat » qu'il est « républicain » ?


Rien n'est moins sûr! Même si on prend le parti  de mettre en avant que nombre de ses caractéristiques reléveraient de  ce qui est appelé parfois la "méritocratie républicaine". Qu'est-ce qui serait en effet d'origine ''républicaine'' en l'occurrence ?

Le fait que les examinateurs ne peuvent appartenir au lycée d'origine du candidat ? Mais c'est instauré dès la fondation du baccalauréat que nous connaissons par... l'empereur Napoléon I. Le baccalauréat étant avant tout alors un examen d'entrée à l'Université, le jury n'est composé que d'universitaires (il ne saurait donc a fortiori être question que des professeurs du lycée d'origine du candidat soient membres du jury).  Et c'est seulement à partir de l'entre-deux-guerres que seront peu à peu adjoints des professeurs de lycée.

La possibilité d'un écrit évalué anonymement ? Sous le Premier Empire et la Restauration, le baccalauréat était uniquement oral. Et l'écrit apparaît sous la Monarchie de Juillet (Louis-Philippe) avec assez vite une évaluation  distincte du moment de l'oral, et anonyme.

Des sujets nationaux ? Mais la principale innovation du règlement du 14 juillet 1840 (toujours donc sous... la Monarchie de Juillet) est de mettre en place une liste récapitulant les 350 questions qui peuvent être posées par les jurys.  Dans cette dernière initiative, on perçoit ce qui fait tout l'enjeu à cette époque (royale!) de ce dispositif: la normalisation des épreuves, destinée à garantir qu'un niveau minimal identique a été atteint par tous les nouveaux bacheliers de France. 

Les mentions (typiques d'une visée ''méritocratique'') ? L'actuel ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer leur a fait  un sort à part  tout à fait significatif dans son long entretien sur le baccalauréat paru dans le 1 Hebdo du 11 septembre 2019: « Le baccalauréat contribue à la dimension d'unité du pays; à celle de méritocratie, très présente dès les origines - bien que la démocratisation de l'institution ait atténué cette dernière dimension , elle l'a conservée, notamment par le maintien des mentions. Le baccalauréat est donc bien une institution républicaine ».

Petit rappel historique - et il ne manque pas de sel en l'occurence - les mentions au baccalauréat ont été créées en 1840, c'est à dire en pleine... monarchie constitutionnelle (celle de Louis-Philippe) et en un moment ''libéral'' (ce qui est leur véritable sens, les ''libéraux'' historiques étant pour la reconnaissance et le classement des ''mérites'', des ''capacités'')

L'agrégation. Certains se risquent à son sujet  à parler de concours "républicain". Cela est d'autant plus étonnant que s'il fallait l'affubler d'un adjectif appartenant au registre des régimes politiques, alors ''royaliste'' ou ''impérial'' serait plus indiqué compte-tenu de l'histoire effective de l'agrégation à ses débuts. Ses fonts baptismaux ne sont en effet nullement ''républicains''.  L'agrégation a été créée sous l'Ancien Régime, le 3 mai 1766. Elle a disparu lors de la première République, en 1793. Elle a été rétablie sous l'Empire, en 1808. Et elle a été vraiment restaurée sous la Restauration, en 1821.

Le concours général a été  lui aussi fondé sous l'Ancien Régime, à partir des dispositions testamentaires d’un chanoine de Notre-Dame, l’abbé Le Gendre, et réservé initialement aux collèges de l'Université de Paris.

Le concours général est supprimé sous la première République, par la Convention, en 1793. ll est rétabli, dix ans plus tard,  en 1803 sous Napoléon Bonaparte, premier Consul , pour les seuls lycées de Paris (qui viennent d’être créés par le même, en 1802 ). Le concours général est étendu en 1864 à l’ensemble de la France par Victor Duruy - ministre de l’Instruction publique de Napoléon III.

La troisième République ne supprime pas d’emblée le Concours Général (même si elle supprime, en 1880, les ‘’concours académiques’’ ) car le Concours général  des départements est dans un premier temps maintenu. Mais, en 1904, le Concours Général est totalement supprimé, car il est de plus en plus considéré  comme une gêne dans la préparation du baccalauréat  (la préparation intensive des élèves candidats au concours pouvant se faire au détriment des autres élèves  dans un esprit foncièrement élitiste et sélectif).

Le ministre de l’Instruction publique d’un gouvernement de la Chambre'' bleu horizon'', Léon Bérard , rétablit en 1921 le Concours Général.  Et l’association des Lauréats du Concours Général - fondée en 1922 a joué un rôle de premier plan dans le maintien du concours, lorsque sa suppression fut une deuxième fois envisagée, au début des années 1970.

Bref, il faudrait davantage de rigueur (ou de ''tenue républicaine'', selon une expression récente de Jean-Michel Blanquer) pour ne pas  mériter  en l'occurrence la plaisanterie  ou le ridicule des ''poissons d'avril''

Pour en savoir plus : « L'école d'aujourd'hui à la lumière de l'histoire » de Claude Lelièvre paru en mars aux éditions Odile Jacob. 

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