Recherche et/ou fichage?

Deux sociologues viennent de déposer un texte de pétition qui fait valoir (face aux décisions qui ont abouti à supprimer certaines questions dans plusieurs enquêtes sur les élèves en raison des réactions qu’elles avaient suscitées) le respect de l’accès à certaines sources de renseignement qui leur paraissent nécessaires.

 

 

On peut prendre pour exemple la récente décision de la Direction des études du ministère de supprimer une partie de l’évaluation CM2 en expérimentation ( plus particulièrement la partie n°4 portant sur la vie culturelle et familiale des élèves ) en raison des inquiétudes manifestées par des enseignants et des parents d’élèves qui elles-mêmes rappelaient des réactions à l’évaluation ‘’sixième’’’ dans les collèges. Sans compter quelques autres de la même veine.

Ce type de décisions a conduit deux sociologues réputés et tous deux engagés dans des combats pour la démocratisation de l’Ecole ( Denis Glasman, spécialisé dans l’étude des accompagnements scolaires, et Stéphane Beau, bien connu en raison de son livre : " Le Bac, et après ? " ) à interroger vigoureusement le bien fondé de ces décisions et à ne pas hésiter à déposer un texte de pétition qui – comme on dit maintenant – nous ‘’interpelle’’.

 

 

" Depuis des dizaines d’années, le ministère de l’Education nationale a rassemblé un grand nombre de données statistiques concernant les élèves, les étudiants, leurs cursus, les établissements scolaires. Ces données ont rendu possible des travaux importants et permis de la sorte une meilleure connaissance du monde scolaire et de ce qui s’y joue : inégalités d’éducation entre régions, entre élèves, compétences des élèves, etc…

Or, actuellement , le recueil de ces données se trouve mis en question, dans la mesure où des variables centrales pour la connaissance scientifique sont progressivement écartées des fichiers et des enquêtes.

La raison, dans le cas des fichiers administratifs, en est a priori tout à fait recevable : certaines de ces données pourraient, faute de rigueur dans l’accès aux fichiers, prêter à des dérives dangereuses, le ‘’suivi’’ des élèves pouvant sous certaines conditions glisser vers leur ‘’fichage’’. Et, en effet, la protection des libertés des citoyens requièrent une grande vigilance.

Mais il faut bien voir aussi qu’en se privant d’un certain nombre de données, ou en refusant – sous le prétexte qu’ils ont vocation à être avant tout des fichiers de ‘’gestion’’ des flux d’élèves et non de connaissances du système éducatif – d’inscrire dans certains fichiers des données comme, tout récemment, la catégorie socio-professionnelle des parents, on prive la recherche des moyens de conduire un certain nombre de travaux essentiels.

Plus moyen, en effet, de mettre en évidence les différences d’orientation entre les filières, de pointer rigoureusement les inégalités d’éducation, de faire apparaître les mouvements d’élèves d’un établissement ou d’un secteur à l’autre.

Faute de pouvoir s’appuyer sur des données nationales de qualité, rassemblées par des services dont c’est le métier et la compétence depuis de longues années, et faute de disposer des moyens de les recueillir elles-mêmes à cette échelle, la recherche sera condamnée à se contenter de monographies, certes aussi précieuses qu’indispensables, mais auxquelles on peut toujours opposer leur caractère singulier et localisé, interdisant toute généralisation et donc, au-delà, toute mobilisation collective pour transformer l’école ".

 

 

Je dois dire que je tiens tout particulièrement aux possibilités de mobilisation collective pour transformer l’école. Je dois dire aussi que j’ai participé ( certes de façon quelque peu interrogative ) à la mobilisation qui s’était faite contre certaines questions dans certains fichiers, notamment celle concernant l’évaluation expérimentale CM2 ( cf mon commentaire du 3 juin dans le billet de Sébastien Rome du 1 juin " Quand les élèves renseignent le ministère " ). Et je m’interroge plus que jamais…

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