Luc Cédelle: un «pédagogo» au «Monde»?

Luc Cédelle, l’un des journalistes qui intervient avec la circonspection requise au Monde sur les questions scolaires et universitaires, vient de faire paraître au Seuil Un plaisir de collège ( un ouvrage sur un collège expérimental ouvert à Bordeaux à la rentrée 2002 ) où il se lache sans retenue. C’est plus que courageux, et diablement intéressant.

Luc Cédelle, l’un des journalistes qui intervient avec la circonspection requise au Monde sur les questions scolaires et universitaires, vient de faire paraître au Seuil Un plaisir de collège ( un ouvrage sur un collège expérimental ouvert à Bordeaux à la rentrée 2002 ) où il se lache sans retenue. C’est plus que courageux, et diablement intéressant.

 

 

En premier lieu parce que l’on approche avec lui de façon exceptionnellement vivante, circonstanciée et vécue le fonctionnement ordinaire de cet établissement ( ''Clisthène'', du nom de l'un des fondateurs de la démocratie athénienne ) par certains aspects peu ordinaire, même si son encadrement ‘’pédagogique’’ ( ‘’pédagogiste’’ ? ) se situe ( et veut se situer ) dans l'orbite du grand service public de l’Education nationale. Les observations très précises rapportées sont issues d’une quinzaine de visites de Luc Cédelle ( menées entre 2002 et 2006 et variant d’une à plusieurs journées ) complétées par la suite par des centaines d’heures d’échanges avec différents membres de l’équipe pédagogique. Un travail très fouillé d’enquête donc, qui cherche à établir dans leurs complexités et leurs significations de multiples pratiques, situations, ‘’incidents’’. Ce n’est nullement un ‘’traité de pédagogie’’ ; mais cela donne à voir ( et à méditer ).

 

 

Par ailleurs, la seconde partie du livre ( et cela ne gâche pas le plaisir ni la compréhension, bien au contraire ) est centrée principalement sur la controverse qui ne semble pas devoir finir entre " républicains " et " pédagogues ". C’est une dichotomie que récuse très clairement Luc Cédelle ; mais elle est présente obstinément dans les essais ( ou le plus souvent les pamphlets ) qui n’arrêtent pas de fleurir depuis déjà pas mal d’années . Et Luc Cédelle ne manque pas de dérouler les différentes figures que cela peut prendre ( en mettant en valeur certaines contradictions parfois déroutantes dans leurs ‘’énormités’’ ) et les filiations parfois assez extraordinaires. Un travail qui est en lui-même tout à fait digne d’intérêt, mais qui prend d’autant plus de valeur et de saveur qu’il est en miroir de la première partie.

 

 

Comble d’audace, Luc Cédelle n’hésite pas non plus à porter un regard interrogatif et critique ( malgré sa bienveillance foncière pour eux ) sur les ‘’pédagogues’’ dans le chapitre ( " Il n’y a pas de fumée sans feu ! " ) qui clôt cette deuxième partie intitulée très justement " Au cœur des controverses ". Non pas par fausse neutralité ( ou en guise de fausse fenêtre) mais parce qu’il lui apparaît que les réactions des ‘’pédagogues’’ n’ont pas été à la hauteur des attaques qu’ils ont généralement " subies " plus que réellement affrontées et prises en compte.

 

 

Cela ne l’empêche pas cependant de condamner sans la moindre équivoque certaines de ces attaques qui, comme il le dit très bien, ne sont pas seulement " excessives ", mais " irrecevables ". Après tout, comme le disait Paul Valéry, ce qui est " excessif " est finalement et seulement " insignifiant " ( ou devrait l'être...).

Mais il n’en va pas toujours de même ; et Luc Cédelle fait en particulier un ‘’sort’’ à l’un des personnages emblématiques du camp soit-disant ‘’républicain’’ ( comme il y a des soit-disant ‘’muets’’… ) : Alain Finkielkraut soi-même. Pour montrer jusqu’où cela peut aller. Le passage vaut d’être cité, et le fait incriminé d’être rappelé.

" Dans son livre ‘’Une voix vient de l’autre rive’’ ( Gallimard, 2000 ) Alain Finkielkraut attaque Philippe Meirieu ( alors directeur de l’Institut national de la recherche pédagogique ). Son livre étant une réflexion sur la mémoire d’Auschwitz et la nécessité de déjouer les tentations d’en faire un objet de ‘’crispation’’ ou de ‘’manipulation’’, il semble qu’une telle mise en cause y soit tout à fait incongrue. Mais dans un chapitre intitulé ironiquement " La rédemption pédagogique ", Alain Finkielkraut cite un livre de Meirieu, " L’Ecole ou la Guerre civile " ( Plon, 1997 ), écrit avec le journaliste Marc Guiraud […]. Finkielkraut s’empare d’un passage où Meirieu et Guiraud, s’opposant aux visées très normatives de l’école de Jules Ferry, soutiennent que ‘’ la raison n’a pas de contenu en elle-même : elle est un moyen qui permet aux convictions d’entrer en communication les unes avec les autres, de faire société dans un espace commun où l’on s’engage à débattre plutôt que d’utiliser les armes de la violence, de la séduction et de l’intimidation’’. Faisant fi que cet ‘’engagement à débattre’’ puisse être une façon de s’inscrire dans l’universel de la démocratie, Alain Finkielkraut en déduit qu’il s’agit d’un relativisme absolu, d’une négation de l’universel au profit d’une sacralisation des identités particulières et d’un droit illimité à la différence. Il développe donc cette perspective, avant d’en venir au tour de passe-passe final, dont tout le chapitre était le but. Ironisant sur le ‘’noble souci’’, exprimé par les auteurs, de ‘’guérir la culture de ses compromissions ou de ses inclinations barbares’’, il conclut, accrochez-vous, que cela conduit à ‘’placer l’universel sous la juridiction exclusive de la rationalité instrumentale : celle-là même qui a été mobilisée pour les usines de la mort et qui a conféré aux crimes administratifs du XX° siècle leur atypique banalité et leur monstruosité sans pareille’’. Soyons précis : à aucun moment Finkielkraut ne traite Meirieu de nazi. Il ne fait que suggérer, dans un langage très châtié, que sa conception de l’universel le place dans la logique de complicité intellectuelle avec les ‘’usines de la mort’’. On ne se trouve plus dans le cadre d’un débat, mais dans le registre pénible de l’insulte distinguée ".

 

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