Macron: une mystique de la prime enfance, mais une politique évanescente

Lors de sa conférence de presse, le Chef de l'Etat a mis en exergue que "les 1000 premiers jours de vie sont décisifs"; et il avait fixé comme objectif n°1 de son programme présidentiel pour l'éducation: "faire de la crèche un instrument de lutte contre les inégalités". Mais où sont les mesures concrètes?

Cela a été peu remarqué (mais c'est pourtant d'autant plus remarquable qu'Emmanuel Macron s'exposait ainsi à des interrogations multiples), le Président de la République a mis en avant la période de la petite enfance avant de traiter de l'éducation et de l'école.

« Les vraies inégalités sont les inégalités d'origine, les inégalités de destin, les inégalités à la naissance. C'est ça les vraies inégalités françaises et qui ne se sont pas améliorées quant à elles. Aussi pour traiter de ce sujet, il faut agir dès la petite enfance. Le gouvernement a commencé à apporter des réponses à travers ce qu’on a appelé le plan pauvreté. Je crois qu'il faut aller beaucoup plus loin. Certains États européens nous donnent l'exemple, je regarde la Finlande faire, elle investit massivement dans la petite enfance. Les 1000 premiers jours de vie d'un citoyen français sont décisifs, sur le plan affectif, sur le plan cognitif, c'est là qu'on construit parfois le pire et qu'on peut bâtir le meilleur. Nous devons construire, imaginer beaucoup plus loin que ce qu'on a fait jusque-là. ».

On pouvait retrouver dans ces propos un écho (et une explicitation) de ce qui avait été placé en objectif numéro un dans son programme présidentiel pour ce qui concerne l'éducation:

'' Objectif n°1 : Faire de la crèche un instrument de lutte contre les inégalités.

Aujourd’hui, les bienfaits de la crèche sur la socialisation, l’éveil et le développement du langage des jeunes enfants sont reconnus. Mais seule une famille sur deux qui souhaite que son enfant soit accueilli en crèche obtient une place.

Demain, un accès accru et plus équitable aux crèches, pour une plus grande égalité des chances.

  • Nous maintiendrons un rythme élevé de création de places en crèche.

  • Pour que les familles soient à égalité face aux modes de garde des enfants et empêcher les passe-droits, nous obligerons les communes à publier en ligne leurs critères d’attribution des places de crèche, puis à mettre en place systématiquement un système de cotation des demandes.

  • Nous orienterons progressivement les critères d’attribution vers des règles plus équitables et modulerons les financements nationaux selon le poids accordé par la commune aux critères sociaux.''

    Mais on doit constater qu'aucune mesure ad hoc n'a été prise en ce sens (depuis son élection, qui date pourtant de près de deux ans); et aucune mesure n'a été annoncée au sujet de la ''petite enfance'' lors de sa conférence de presse (ce qui est encore plus étrange)

    En revanche, alors que le pré-élémentaire avait été à peine évoqué dans le programme présidentiel sur l'éducation (''donner la priorité à l’apprentissage des fondamentaux "lire, écrire, compter" dans le pré-scolaire, en maternelle et au primaire; un accompagnement renforcé et une individualisation des apprentissages, dès la maternelle'' ), "l'obligation d'instruction à partir de trois ans" figure dans le projet de loi sur'' l'Ecole de la confiance" , et Emmanuel Macron a indiqué lors de sa conférence de presse deux mesures qui concernent la maternelle pour les élèves... les plus âgés (en grande section: maximum de 24 élèves par classe et dédoublement en REP). Rien pour les 2-3 ans en maternelle.

Comprendra qui pourra...

Pour ce qui concerne la ''mystique de la petite enfance'' (à savoir le ''tout est joué avant trois ans'', une réplique du ''tout est joué avant six ans'' qui a eu son heure de gloire dans les années 1970), on constatera avec quelque amusement que les âges évoqués correspondent à l'âge d'entrée dans "l'instruction obligatoire'' jusqu'ici (six ans) et à l'âge d'entrée en ''instruction obligatoire'' (trois ans) qui sera établi lorsque la loi '' sur l'Ecole de la confiance'' sera votée...

Ces proclamations du "tout est joué avant'' (six ans, puis trois ans) ont suscité (et continuent de susciter) beaucoup de controverses parmi les psychologues, les psychanalystes et les cognitivistes.

On se contentera ici de prendre appui sur une mise au point datant de 2017 (provisoire et nullement indiscutable, mais qui a le mérite d'être suggestive et accessible) faite par Pascale Toscani ( directrice de recherche du ''Groupe de recherches en neurosciences éducatives''):

"Pour certains, tout se joue avant 3 ans dérive de la théorie tout se joue avant 6 ans. Cette dernière est initialement basée sur la croyance en un lien entre taille du crâne et capacités mentales. En supposant ceci: la taille du crâne d’un enfant de moins de 6 ans serait presque égale à celle d’un crâne adulte. Ceci laissait penser qu’on ne pouvait plus évoluer après cet âge.

Pour d’autres, cette théorie repose sur le nombre de synapses dans le cerveau. Celles-ci font le lien entre les neurones. En effet, il est scientifiquement prouvé que le nombre de synapses est plus faible chez un bébé que chez une personne adulte. Est alors née la croyance selon laquelle les pics de croissance synaptique correspondent à la période où la personne est la plus apte à apprendre. Ces moments deviennent des périodes critiques du développement cérébral. Ainsi, les trois premières années de nos vies, la croissance synaptique serait la plus forte (dépassant celle de l’adulte). Cela a laissé penser qu’une fois passé ce stade, l’apprentissage serait plus difficilement réalisable.

Enfin, certains considèrent que cette théorie provient initialement des croyances liées au développement du langage. En effet, les nouveaux-nés sont sensibles à tous les sons de toutes les langues qu’ils traitent de façon identique. Plus tard, les enfants distinguent plus facilement les sons qu’ils entendent souvent au quotidien. Cela devient leur langue maternelle. Ainsi, l’enfant perd alors en quelque sorte la capacité à traiter les autres sons en vieillissant.

Toutes les théories qui ont créé ce neuromythe se fondent toujours sur des données scientifiques. Cependant, il est important de noter que la science évolue à une vitesse folle. Les chercheurs élaborent leurs théories en fonction du contexte de recherche (culturel, social, politique, etc) et surtout à partir des connaissances dont ils disposent à ce moment-là. Il est aussi souvent question d’extrapolation ou de généralisation des données scientifiques utilisées. C’est le cas de la théorie selon laquelle les capacités optimales d’apprentissage seraient déterminées par les périodes de pics de croissance synaptique. Elle ne prend pas en compte que le cerveau est plastique. Il est donc capable de modifier ses connexions synaptiques tout au long de sa vie.

De la même façon, cette théorie des 3 ans se fonde sur les capacités optimales de reconnaissance et de traitement des sons par les très jeunes. Cela ne signifie pas que ce sera le cas pour les autres aspects du développement du langage. La grammaire, le lexique etc. ne répondent pas forcément à la même logique. Bien au contraire, ils s’enrichissent avec le temps !''

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