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Billet de blog 2 mai 2022

Blanquer : un ministre sans foi ni loi ?

En 2017, il promet qu'il n'y aura pas de « loi Blanquer ». En 2019, il porte  « la loi pour l'école de la confiance ». Sur le site du ministère magnifiant les « 5 ans d'action pour l'école de la République », cette loi n'a pas de nom d'auteur, au contraire de trois autres : « la loi Gatel sur les écoles hors contrat, la loi Rilhac sur les directeurs d’école, la loi Balanant sur le harcèlement ».

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On a finalement en point d'orgue un bel exemple du jeu de cache-cache auquel s'est livré Jean-Michel Blanquer tout au long des cinq ans qu'il a passés à la tête du ministère de l'Education nationale : une communication régulièrement aménagée en vue de ce qui l'arrange à tel ou tel moment de son long parcours.

L'auteur de « la loi pour l'école de la confiance » n'est pas mis en valeur, ni même son contenu dans le texte bilan qui vient d'être mis sur le site du ministère. L'accent est mis sur tout autre chose : « Les changements ont eu lieu pour donner à chaque élève de France des racines et des ailes. Les racines : le socle des savoirs fondamentaux [...] Les ailes : la personnalisation du parcours, la réforme du lycée en particulier »

Et pourtant, la même métaphore « des racines et des ailes » avait été dûment utilisée par Jean-Michel Blanquer le 11 février 2019 lors de la présentation du projet de « loi pour une école de la confiance » à l'Assemblée nationale. C'était alors le moment du lyrisme : « Par ce projet nous souhaitons donner à nos enfants des racines et des ailes, leur faire ressentir la fierté d'être des citoyens de France et la fierté d'être eux-mêmes. Alors nous pourrons croire à notre destin, parce que nous aurons préparé celui de nos enfants sur la seule base qui vaille : celle de la liberté, de l'égalité et de la fraternité »

Mais le lyrisme n'est apparemment plus de saison pour cette loi anonymée. Il est vrai que cette loi faite d'articles hétéroclites et sans colonne vertébrale peut difficilement s'inscrire durablement dans la mémoire historique.  Comme il était souligné dans mon billet du 15 février 2019, « on se demande encore ce qui a poussé Jean-Michel Blanquer à mettre en œuvre cette loi faite de bric et de broc, une loi fourretout et attrape tout composée de 25 articles hétéroclites : les uns apparaissant comme de simples commodités, d'autres pouvant être considérés comme lourds de menaces, sans compter certains articles pouvant soigner avant tout la vanité du ministre »

Surtout, la remise en mémoire de certains de ses articles peut apparaître actuellement fort peu opportune pour son auteur. On peut citer par exemple l'article 1 sur « l'exemplarité » des professeurs qui a suscité parmi eux une vive inquiétude, même si in fine la rédaction de cet article a été quelque peu édulcorée. Ou bien la création d' « établissements publics de savoirs fondamentaux » (EPSF), constitués des classes d'un collège et d'une ou plusieurs écoles du secteur de recrutement du collège, l'EPSF devant être dirigé par un principal de collège, seul chef d'établissement. Mais devant la bronca majoritaire et conjuguée des professeurs des écoles et des collectivités territoriales, cet article de la loi sur les « EPSF » n'a pas été mis en œuvre...

Ou encore l'article sur ''l'affichage'' du texte de la Marseillaise et des drapeaux français et européens dans chaque classe (dont on doute, là aussi, de la généralisation de son application) . D'autant plus que le rappel de cet article engage celui des tractations du ministre de l'Education nationale avec le leader de droite extrême de LR, à savoir Eric Ciotti (ce qui n'est plus vraiment de saison aujourd'hui...)

Le 11 février 2019, le député Eric Ciotti défend un amendement qui « tend à faire en sorte que le drapeau français soit installé dans chaque classe de chaque école de la République. Nous avons évoqué la Marseillaise ; nous parlons maintenant du drapeau français ». Dans un premier temps, le ministre de l'Education nationale n'abonde pas dans ce sens : « Je ne dis pas que c'est une proposition absurde, mais je ne pense pas qu'il soit souhaitable de multiplier les affichages en classe pour des raisons pratiques évidentes ».

Mais d'autres députés LR soutiennent l'amendement. Il y a une suspension de séance à l'issue de laquelle est proposé (et voté) un « compromis historique''(?) à la suite de « propositions faites par le Gouvernement, avec l'aval du premier signataire de l'amendement n°102 (Eric Ciotti) » . Cet amendement rectifié est désormais ainsi rédigé : « La présence de l'emblème national de la République française, le drapeau tricolore, bleu, blanc, rouge, du drapeau européen ainsi que les paroles du refrain de l'hymne national est obligatoire dans chacune des salles de classe du premier et du second degrés, publics ou privés sous contrat »

Bref, Jean-Michel Blanquer avait assuré devant le congrès des parents d'élèves PEEP de fin mai 2017 : « il n'y aura pas de loi Blanquer ; j'en serai fier » . Il ne peut donc être fier, bien au contraire , qu'il y ait une loi Blanquer. Et par ailleurs, selon toute apparence, il peut aussi difficilement se montrer fier de cette loi-là. In fine, Jean-Michel Blanquer s'avère être un ministre « sans foi ni loi ».

On aura remarqué la prédilection idiosyncrasique de Jean-Michel Blanquer pour la métaphore « des racines et des ailes ». Elle est présente dans ses discours dès son arrivée au ministère. Par exemple à la rentrée scolaire de fin août 2017 lorsqu'il se déclare pour le renforcement de la place des langues anciennes : « il ne s'agit pas de faire montre d'élitisme […] mais de donner des racines et des ailes aux élèves » .

Après avoir tenté de trouver un point de chute dans une circonscription d'Ile-de-France pour les prochaines élections législatives, Jean-Michel Blanquer s'en va à tire d'aile jusqu'au Loiret essayer de s'enraciner dans la circonscription de Montargis. On lui souhaite un bon atterrissage.

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