Philippe en compagnie de Blanquer veut «changer la vie des enseignants»

C'est du moins ce qu'il a dit hier dans un entretien en duo (pour le moins inhabituel et donc quelque peu solennel), avec le ministre de l'Education nationale dans « Ouest France ».

On aurait tort de prendre cela à la légère : d'une part en raison de cet entretien en duo dont le caractère inhabituel devrait frapper les esprits, d'autre part en raison de certaines déclarations (notamment du Premier ministre) qui donnent le sens que cela peut avoir (pour peu que l'on y prête quelque attention).

Ainsi, à la question posée par les journalistes d'Ouest France : « pourquoi ne pas avoir retenu la proposition de nouveau corps pour les professeurs », Edouard Philippe répond « Je ne crois pas que la question de l’attractivité du métier d’enseignement passe par une réponse purement statutaire qui aurait à la fois beaucoup agité les esprits et mis beaucoup de temps à aboutir. Avec Jean-Michel Blanquer, nous privilégions les réponses concrètes et opérationnelles : valoriser l’engagement dans les REP + avec la prime évoquée plus haut, développer les heures supplémentaires, attirer les personnes susceptibles de rejoindre l’éducation nationale dans une seconde carrière. Voilà des transformations qui vont très directement changer l’école et changer la vie des enseignants ».

Dans son article très complet paru dans Médiapart le 30 juillet dernier (« CAP 2022 préconise de réformer le statut des enseignants »), Faïza Zerouala avait bien mis en valeur l'une des préconisations de ce ''rapport stratégique'' : « créer un nouveau corps d'enseignants qui pourrait se substituer progressivement à celui de certifiés. Ce corps serait soumis à des obligations supplémentaires (bivalence, annualisation d'une partie du temps d'enseignement, obligation de remplacement dans l'intérêt du service) qui offriraient plus de souplesse aux chefs d'établissement ».

On voit bien quelle est la réponse (précipitée?) faite par le Premier ministre à cette préconisation d' « un nouveau corps d'enseignants »), mais avec des attendus qui laissent pour le moins perplexe. Ne serait-ce que ce qui concerne « valoriser l'engagement dans les REP + avec la prime évoquée plus haut ». Car ce qui avait « été évoqué plus haut » (par Jean-Michel Blanquer) donne un sens très particulier à « changer la vie des enseignants » et au destin de certaines promesses de campagne du candidat Emmanuel Macron.

Jean-Michel Blanquer : « Au mois de septembre, une prime de 1 000 € net va être donnée aux personnels dans les REP + (réseaux d’éducation prioritaire). En septembre 2019, ce sera 2 000 € net. Et en septembre 2020, 3 000 € net. Trop souvent, les moyens supplémentaires affectés à ces territoires ont été conçus comme une indemnisation des difficultés rencontrées. Demain, ils devront être une stimulation au service de la réussite des élèves [...] Le but est bien de faire réussir les enfants avec un effort particulier dans les territoires les plus en difficultés en accompagnant les professeurs de façon collective. La prime pourrait d’ailleurs favoriser les objectifs fixés en équipe ».

A ce sujet il convient de rappeler que le candidat Macron a dûment affirmé qu'« il n’est plus acceptable que les territoires où la difficulté sociale et scolaire se concentre soient confrontés chaque année à l’impossibilité de recruter des enseignants : parce qu’il faut reconnaître cette difficulté et y répondre, les enseignants, du premier et du second degré, qui exercent en REP+ seront mieux accompagnés et recevront une prime annuelle supplémentaire de 3 000 € nets».

Et cette prime était promise sans conditions. Mais, depuis, le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer a déclaré qu'une partie de cette future prime serait donnée sur une base variable ( au ''mérite''?)...

D'autres passages de l'entretien du duo publié hier par Ouest-France donnent sans doute aussi quelques indices sur ce que pourrait signifier « changer la vie des enseignants » (et lesquels?) (« changer la vie ! », un beau mot d'ordre qui a eu son heure de gloire  dans le passé...).

Edouard Philippe: "Développer les heures supplémentaires''. "Changer la vie" passerait-il par un retour au quinquennat de Nicolas Sarkozy ( et à l'époque où Jean-Michel Blanquer était DGESCO) avec son slogan majeur: "travailler plus pour gagner plus"? Décidément l'imagination et le désir d'avenir sont au pouvoir...

Édouard Philippe: « Nous voulons rééquilibrer nos moyens du secondaire vers le primaire. La démographie nous y aide et c’est quelque chose de très important. Car, au final, le surcroît de moyens consacrés au primaire a une efficacité considérable qui se retrouve dans la suite du parcours scolaire ».

Édouard Philippe: « Notre politique se fera à moyens contraints, mais nous investissons dans l’éducation et la formation, et cherchons à faire de profondes transformations, pas de petites économies ».

PS: "je lui prêtais des armes, une autre figure. Je voyais tout ce qui le touchait, comme il aurait voulu le créer pour lui. Quand il me semblait avoir l'esprit inerte, je le suivais, moi, dans des actions étranges et compliquées, loin, bonnes ou mauvaises : j'étais sûre de ne jamais entrer dans son monde. À côté de son cher corps endormi, que d'heures des nuits j'ai veillé, cherchant pourquoi il voulait tant s'évader de la réalité. Jamais homme n'eût pareil voeu. Je reconnaissais, - sans craindre pour lui, - qu'il pouvait être un sérieux danger dans la société. - Il a peut-être des secrets pour changer la vie ? Non" ( "Une saison en enfer". Rimbaud)

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