La pédagogie en marche: «Une école républicaine!» dit Blanquer. Chiche!

Mais alors, elle ne doit pas être antinomique des recherches et des mises en œuvre d'ordre pédagogique, bien au contraire. C'est ce que montre son moment fondateur, un siècle avant que des philosophes bien piètres historiens n'évoquent dans les années 1980 une opposition inventée de toute pièce entre'' républicains'' et ''pédagogues''.

Comme l'a très bien établi Pierre Kahn dans un article remarquable : « La critique du ''pédagogisme'' ou l'invention du discours de l'autre » (paru en 2006 dans la revue « Pour l'ère nouvelle »), «  l’école républicaine de Jules Ferry, loin de se défier de la pédagogie, est celle qui l’institutionnalise (publication du ''Dictionnaire de pédagogie'', dirigé par le très influent directeur de l’enseignement primaire, Ferdinand Buisson ; fondation, toujours par Buisson, de la ''Revue pédagogique''). C’est même celle qui l’universitarise : la ''science de l’éducation'' entre à la Sorbonne à la fin 1883 (le cours est assuré par Henri Marion) pour se généraliser progressivement aux facultés de lettres de province en étant à chaque fois confiée à un professeur de philosophie, et en prenant souvent le nom de ''pédagogie'' » .

Elle est conçue comme le fonds d’une formation professionnelle dont Henri Marion lui-même avoue que, tout normalien et agrégé qu’il fut, elle lui aurait été bien utile pour ne pas apprendre son métier aux dépens de ses premiers élèves. Idée que Georges Dumesnil exprime encore plus nettement dans un livre au titre sans équivoque « Pour la pédagogie » (Colin, 1902),  : « J’affirme que le nombre est incalculable des heures qui sont, chaque jour, gâchées nuisiblement dans les classes de France, malgré la bonne volonté et les efforts des professeurs, parce qu’on ne sait pas la pédagogie. Pour que le personnel enseignant peu à peu l’apprenne […], il faut commencer par le haut, il faut créer une agrégation de pédagogie. C’est ainsi que de proche en proche et par des épreuves de pédagogie qui deviendront exigibles pour toute licentia docendi, cette science, cet art, le plus nécessaire de tous pour les professeurs, quoiqu’en pensent certains marquis de l’enseignement qui veulent tout savoir sans avoir rien appris, se propagera dans tout le pays, rehaussant les administrateurs en dignité, les professeurs en savoir, utile aux maîtres, infiniment profitable aux élèves. »

Tout cela (qui peut certes être discuté) est à cent lieues de ceux qui, en prenant souvent le « moment Ferry » pour référence, souhaitent aujourd’hui une « refondation républicaine » de l’école… sans apparemment savoir que leurs prédécesseurs en critique de la pédagogie étaient qualifiés de « marquis de l’enseignement » par le très républicain Georges Dumesnil.

Et Pierre Kahn conclut son article en soutenant qu' « il suffirait bien souvent de cacher la signature de leurs auteurs pour que bien des écrits pédagogiques de l’école républicaine historique passent aujourd’hui pour du'' pédagogisme''' »

Travaux pratiques ( issus pour partie d'extraits raccourcis de mon billet précédent)

« Je n’en veux pour preuve que la direction actuelle de la pédagogie, que les méthodes nouvelles qui consistent, non plus à dicter comme un arrêt la règle à l’enfant, mais à la lui faire trouver ; qui se proposent avant tout d’exciter la spontanéité de l’enfant, pour en diriger le développement normal au lieu de l’emprisonner dans des règles toutes faites auxquelles il n’entend rien, au lieu de l’enfermer dans des formules dont il ne retire que de l’ennui, et qui n’aboutissent qu’à jeter dans ces petites têtes des idées vagues et pesantes, et comme une sorte de crépuscule intellectuel».(Jules Ferry au Congrès pédagogique des inspecteurs primaires, et des directeurs et directrices d'écoles normales primaires du 2 avril 1880).

« Mais, disent-ils, est-ce que, autrefois, avec les anciennes méthodes, avec le programme restreint à lire, à écrire et à compter, on ne faisait pas des élèves sachant bien lire, écrivant correctement, comptant à merveille, comptant et écrivant peut-être mieux que ceux d’aujourd’hui, au bout d’un an ou deux d’école ? Cela est possible ; il se peut que l’éducation que nous voulons donner dès la petite classe nuise un peu à ce que j’appelais tout à l’heure la discipline mécanique de l’esprit. Oui, il est possible qu’au bout d’un an ou deux, nos petits enfants soient un peu moins familiers avec certaines difficultés de lecture ; seulement, entre eux et les autres, il y a cette différence : c’est que ceux qui sont plus forts sur le mécanisme ne comprennent rien à ce qu’ils lisent, tandis que les nôtres comprennent. Voilà l’esprit de nos réformes ».( Jules Ferry au Congrès pédagogique des instituteurs et institutrices de France du 19 avril 1881)

« La bonne méthode, c’est celle qui dit au maître, il faut vous faire aider dans votre tâche. Par qui ? […]. Par l’élève lui-même. C’est votre collaborateur le plus efficace. Faites en sorte qu’il ne subisse pas l’instruction, mais qu’il y prenne une part active […]. C’est ce qui distingue l’éducation du dressage : l’une développe des dispositions naturelles, l’autre n’obtient que des résultats apparents à l’aide de procédés mécaniques ». (Conférence de Ferdinand Buisson aux instituteurs délégués à l’Exposition universelle de 1878). Et cela d’autant plus, ajoute Ferdinand Buisson, que le but de l’éducation républicaine est « le gouvernement de soi », le « pouvoir de se diriger soi-même ».

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