«Apprendre à apprendre»

L'expression «apprendre à apprendre» remonte loin dans le temps, beaucoup plus loin qu'on ne le croit. C'est une bonne nouvelle, mais aussi une mauvaise. Cette expression est en effet de l’ordre de l’évidence pour les cadres de l’Ecole républicaine dès la fin du XIX° siècle.

L'expression «apprendre à apprendre» remonte loin dans le temps, beaucoup plus loin qu'on ne le croit. C'est une bonne nouvelle, mais aussi une mauvaise. Cette expression est en effet de l’ordre de l’évidence pour les cadres de l’Ecole républicaine dès la fin du XIX° siècle.

On peut en prendre pour exemple (parmi bien d’autres possibles) cet extrait banal d’un  rapport annuel  de l’inspecteur d’académie de la Somme adressé au Conseil général et au préfet, il y a 120 ans. : « Aucun de nos maîtres n’ignore que le but de l’enseignement primaire est double. On veut d’abord, dans nos écoles, donner aux enfants les connaissances nécessaires à la vie moderne ; on veut ensuite cultiver l’intelligence de l’enfant de façon à la rendre forte, souple, capable de réflexions et d’efforts, apte à se gouverner, à travailler, à produire d’elle-même. En deux mot : on veut apprendre, et apprendre à apprendre. De ces deux tâches là, la seconde est la plus importante » (ce qui est en gras, l’est aussi dans le texte original).

C’est une bonne nouvelle, parce cette longue durée laisse entendre que ce n’est pas une finalité éducative ‘’facultative’’ (voire ‘’perverse’’) apparue dans les dernières décennies du XX°siècle, mais qu’elle s’impose au contraire en tant que consubstantielle à la « modernité ». C’est aussi une mauvaise nouvelle parce que, à l’évidence, elle rencontre de nombreuses difficultés de mises en œuvre (d’abord - mais pas seulement - en raison des polémiques et des incompréhensions dont elle est l’objet  ) : il semble bien que l’on n’ait  guère avancé en dépit du temps écoulé.
 
L’origine lointaine de cette expression ( et sa signification profonde ) est ignorée de beaucoup, et même le plus souvent de ceux qui polémiquent et se targuent de mettre de l’ordre dans la réflexion sur l’Ecole. Ainsi ( mais c’est loin d’être la seule) Elisabeth Altschull ( qui siégeait avec moi dans la « commission Thélot » il y a une petite dizaine d’années) s’est insurgée contre l’emploi de l’expression « apprendre à apprendre » comme «  reflétant le discours tout fait de l’Education nationale depuis 30 ans » dès la première séance d’orientation de la commission ( professeur d’histoire en collège, Elisabeth Altschull était là en raison notamment de la notoriété qu’elle avait acquise à la suite de la parution de son ouvrage : « L’école des ego : contre les gourous du pédagogiquement correct » chez Albin Michel en 2002 ).
L’audition par la commission Thélot  du philosophe Marcel Gauchet (auteur avec Marie-Claude Blais et Dominique Ottavi de l’ouvrage « Pour une philosophie politique de l’éducation », paru chez Bayard en 2002 également)  le 10 décembre 2003 a été l’occasion d’une mise au point tout à fait intéressante. Extraits.
« Cette formule, ‘’apprendre à apprendre’’ a ses premières racines chez Pestalozzi [ l’une des références majeures de Jules Ferry lui-même ]. C’est effectivement une idée de la modernité […]. Ce n’est pas la peine de polémiquer contre. Il faut éclairer le sens qu’elle a […]. D’une certaine manière, c’est un idéal pour nous tous, et ça ne peut que l’être dès lors qu’on a compris les raisons pour lesquelles il exerce une telle séduction. C’est un idéal épistémique, qui relève des conditions les plus profondes de ce que veut dire la connaissance pour les Modernes – sujet de raison. Mais on peut aussi éclairer sa praticabilité, parce qu’en fait, si on veut efficacement agir avec une telle idée, il faut à la fois montrer aux acteurs les bonnes raisons qu’ils ont de penser comme cela, et le rapport ambigu que cette proposition entretient avec la réalité. Parce que ça n’est pas un programme pratique, c’est un idéal de la modernité […]. C’est un but à atteindre et ça n’est pas une condition initiale. Personne n’apprend à apprendre. En apprenant, on apprend à apprendre ».

On « apprend à apprendre » sans doute « en apprenant. » Mais pas non plus n’importe quoi ni n’importe comment. Et la réflexion à ce sujet (bien que sporadique et insuffisamment développé ) existe, et de longue date. On peut , entre autres , en prendre pour  exemple (sinon pour modèle) un certain mode de légitimation de l’apprentissage des langues anciennes qui apparaît  il y a longtemps également, dès les tout débuts de la troisième République
Comme l’a dit alors Michel Bréal, l’un des principaux fondateurs de l’Ecole républicaine (dans son livre « Quelques mots sur l’Instruction publique », paru en 1872), «le profit inestimable qui réside dans l’étude d’une langue morte, c’est qu’elle dépayse l’esprit et l’oblige à entrer dans une autre manière de penser et de parler. Chaque construction, chaque règle grammaticale qui s’éloigne de l’usage de notre langue, doit être pour l’élève une occasion de réfléchir. La tâche du maître n’est donc pas d’écarter les difficultés de la route, mais seulement de les disposer de façon méthodique et graduée. Il ne s’agit pas d’abréger le chemin, car c’est le chemin qui est en quelque sorte la fin qu’on se propose ».

Pour faire vite et pour conclure, on remarquera que la loi d’orientation (dite « Fillon ») de 2005 qui a succédé au rapport de la commission Thélot n’a nullement repris à son compte ce type de préoccupations, même dans sa définition du « socle commun de connaissances et de compétences ». Et l’on remarquera aussi que le Haut conseil de l’éducation  n’a pas osé reprendre le titre même de l’une des compétences-clés recommandées par certaines instances européennes (à savoir précisément « Apprendre à apprendre ») face aux difficultés et aux polémiques prévisibles en France. Il s’est contenté (prudemment ?) de reprendre (dans une certaine mesure) ce type de préoccupations sous l’intitulé ‘’soft’’ « Autonomie et initiative » qui figure comme huitième ‘’grande compétence’’ (ou ‘’pilier’’) dans le décret d’application de 2006.

La réécriture annoncée du « socle commun de connaissances, de compétences et de culture » sera-t-elle l’occasion d’une clarification nette en la matière ? L’Histoire – comme on dit – tranchera…

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