Quelle démocratisation? ''Individualiste'' ou ''générale''?

Samedi dernier, « La lettre de l'éducation du Monde »  a titré : « Réforme du collège : il ne reste plus qu'à convaincre ». Il ne s'agit sans doute pas au premier chef d'un ''déficit de pédagogie'', mais avant tout d'un manque (historique) d'éclaircissement sur ce que peut signifier « démocratisation ».

Pendant presque toute la troisième République, la plupart des forces politiques qui s'affrontaient ont été (à ce sujet et à leur façon...) on ne peut plus claires et déterminées, notamment lors de l'entre-deux-guerres où est apparu le projet d'une « Ecole unique ».

Les courants d'extrême-gauche (anarcho-syndicalistes ou Parti communiste) se prononcent alors avec véhémence contre ce que nous appelons maintenant avec quelque légèreté « l'ascenseur social» ou « l'élitisme républicain », contre une conception ''individualiste'' de la « démocratisation ».

Quelques citations pour donner le ton,. « Si les bourgeois s’intéressaient vraiment à l’éducation de nos gosses, ils commenceraient par perfectionner d’abord les écoles primaires, afin que les plus déshérités n’en sortent plus abrutis et illettrés. Mais non, les bourgeois ne s’occupent que des plus intelligents de nos enfants […]. A l’école secondaire, les enfants apprennent surtout à mépriser leurs parents, leur famille ouvrière. La classe ouvrière a besoin de ‘’bonnes têtes’’ pour s’affranchir ; il ne faut pas qu’elle les donne aux bourgeois. Ouvriers, ne marchez pas dans les ligues bourgeoises pour ‘’l’égalité devant l’instruction’’. Là encore, il s’agit de vous voler. Gardons nos cerveaux pour nous ! » (« Germinal », organe anarcho-syndicaliste, le 25 mars 1922 ). Le journal communiste « L’Humanité » du 29 mai 1925 n’est pas en reste : « Voilà le rôle des bourses et de l’Ecole unique : ravitailler en hommes, traîtres à leur classe, une bourgeoisie qui manque d’hommes pour tenir des emplois dans les affaires et l’administration, en un mot pour renouveler la classe dirigeante. Toute classe dominante, en effet, se renouvelle ainsi par en bas : c’est une loi historique. Un enfant que l’école bourgeoise retient et conduit d’échelon en échelon, c’est le plus souvent un enfant perdu pour sa classe ».

Il en va de même pour quasiment toute la droite (conservatrice) ; mais les raisons invoquées sont bien sûr toutes autres. Le projet de sélection par le mérite scolaire (qui est au fondement même du projet d' « Ecole unique » porté pendant l'entre-deux-guerres par les radicaux et les socialistes) suscite une conflit violent avec les tenants de la sélection par l'argent et les disponibilités des familles. Et cela est souvent accompagné par de violentes attaques contre la remise de l'orientation-sélection des élèves dans les mains des ''psychotechniciens'' et des enseignants. Une citation pour donner également le ton : « L'Ecole unique constitue, dans la pratique, la plus audacieuse tentative de communisme intellectuel. Eh quoi! L'Etat, cet Etat imbécile, cet Etat qui fournit chaque jour les preuves de sa monstrueuse incapacité à gérer la moindre entreprise, l'Etat deviendrait le souverain maître des vocations, des orientations ! Par trois fois, au sortir de l'enfance, de l'adolescence et de la juvénilité, les Français passeraient sous la toise de M.Lepédant et de M.Lebureau » ( « Journal d'Amiens », 18 décembre 1925).

Seule la mouvance radicale et socialiste se prononce de façon nette (au nom de la mobilité sociale et d'une certaine justice sociale) pour cette conception (appelée plus tard ''individualiste'') de la « démocratisation »

C'est Henri Wallon (l'un des auteurs du Plan « Langevin-Wallon de 1947, et membre du parti communiste de l'après-guerre) qui va pour la première fois parler de « démocratisation individualiste » (en l'opposant à une autre conception de la démocratisation, plus « générale ») dans son célèbre discours de Besançon du 23 mars 1946 :« Il y a deux façons de concevoir l’enseignement démocratique. Il y a d’abord une façon individualiste qui a prédominé dans la période d'entre les deux guerres : c’est poser que tout enfant, quelle que soit son origine sociale, doit pouvoir, s’il en a les mérites, arriver aux plus hautes situations […]. C’est en fait une conception qui reste individualiste en ce sens que, si les situations les plus belles sont données aux plus méritants, il n’y a pas, à tout prendre, une élévation sensible du niveau culturel pour la masse du pays. Aujourd’hui, nous envisageons la réforme démocratique de l’enseignement sous une forme beaucoup plus générale […]. Car même si c’est un enfant du peuple qui est passé au lycée et a pu accéder à l’enseignement supérieur, il entre dans une société qui n’est plus celle de ses origines. Il bénéficie de ses aptitudes intellectuelles et de son zèle au travail, mais en se déclassant, je veux dire en se déclassant vers le haut. Il y a, par conséquent, une sorte d’écrémage progressif, continu, des classes populaires, qui donnent leurs meilleurs sujets pour occuper les situations les plus élevées, les plus rémunératrices ou seulement les plus propres à rendre fiers ceux qui les occupent. La conception démocratique de l’enseignement qui envisage une élévation totale de la nation quelle que soit la situation occupée, ou plutôt quel que soit le travail et quelles que soient les fonctions qu’auront à accomplir tous les individus de la société, exige – elle - que, selon ses aptitudes naturelles, chacun ait accès à la culture la plus élevée ».

En définitive, selon le plan Langevin-Wallon, « l’enseignement doit offrir à tous d’égales possibilités de développement, ouvrir à tous l’accès à la culture, se démocratiser moins par une sélection qui éloigne du peuple les plus doués que par une élévation continue du niveau culturel de l’ensemble de la nation »

Où en est-on actuellement ? Eh bien, dans une certaine confusion persistante. De Pierre Laurent à Nicolas Sarkozy (en passant notamment par Jean-Luc Mélenchon et François Bayrou ou bien d'autres) on se trouve (au moins en paroles) peu ou prou dans la mouvance ''radicale-socialiste'' de l'entre-deux-guerres (celle d'une conception ''individualiste'' de la démocratisation). A certains égards, ils sont tous (et nous sommes tous) désormais plus ou moins ''radicaux-socialistes'' (de l'entre-deux-guerres...) en matière de « démocratisation » . La version ''individualiste'' de la « démocratisation » est toujours celle qui domine ou que l'on a beaucoup de mal à surmonter dans les conceptions et les choix.

En revanche, face à elle et chaque fois qu'il s'agit de choisir, la deuxième conception (celle d'une démocratisation ''générale'') a toujours beaucoup de difficultés à se frayer un chemin, ou même à être clairement perçue...   

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