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Billet de blog 3 janv. 2019

«Stylos rouges» en manque de «reconnaissance» et «en colère»

C’est du moins ce qui apparaît au premier plan lors d’une interview récente de Jennifer, membre du groupe de six enseignants créé à la mi-décembre : « On n’est ni reconnus par notre employeur ni par la société. »

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On le sait, six enseignants du primaire et du secondaire ont créé ce groupe des « Stylos rouges en colère » sur Face-Book à la suite de l'intervention télévisée du président de la République à la mi-décembre 2018 lorsqu'ils ont constaté qu'Emmanuel Macron n'avait pas eu un mot pour les enseignants (alors qu'il citait d'autres catégories de fonctionnaires à prendre en compte et à valoriser). Ils ont été rejoints depuis par plus de quarante mille enseignants.

Ce n'est pas la première fois que se développent des mouvements hors des organisations syndicales (on peut citer par exemple les coordinations contre la mise en place de maîtres-directeurs en 1986, ou bien le mouvement des ''désobéisseurs'' contre certains des aspects de la politique menée par Xavier Darcos dans le primaire en 2008). Mais c'est la première fois que cela prend cette forme et que, par delà des revendications assez classiques (revalorisation des salaires et abaissement du nombre d'élèves par classe notamment), est mis en avant le manque de « reconnaissance » ou de « considération », aussi bien de la part du pouvoir en place que de la « société ».

Jennifer, professeure des écoles et modératrice du groupe sur Face-Book insiste : « On a tellement d'étiquettes qui nous ont été collées. La première, c'est qu'on est tout le temps en vacances. Au final, on se sent complètement abandonnés. Beaucoup craquent. Dans les témoignages que l'on a, c'est assez désolant. »

Selon l'étude Talis de l'OCDE datant de 2014, seulement 5 % des professeurs de collège français estimaient que leur métier était valorisé dans la société. C'était le taux le plus faible (à comparer au taux moyen de 31 % dans l'ensemble des pays de l'OCDE).

À vrai dire, le sentiment des enseignants de n'être pas reconnus vient de loin ; et il est pour le moins paradoxal (surtout s'il s'agit de la « société » dans son ensemble) si l'on en juge par nombre de sondages (qui vont dans le même sens en l'occurrence).

Comme je l'ai déjà écrit dans un article paru dans Slate le 5 novembre 2016 (et je persiste et je signe) : toutes les études pointent depuis plusieurs années que les enseignants estiment très majoritairement avoir « une activité professionnelle qui passionne » et « faire un travail utile pour la société » ; mais ils disent « manquer de reconnaissance » et « se sentent incompris » de leur entourage, ou de la société en général. Et pourtant, on ne retrouve pas ce déficit de considération dans les enquêtes auprès des Français. Un sondage CSA de 2014 indiquait que, pour près de huit Français sur dix, enseignant est un « métier d'avenir ». 81 % des sondés disaient avoir de la « considération » pour eux et « une image positive du métier », et que les trois-quarts seraient fiers que leur enfant devienne enseignant. Un sondage CSA effectué fin juin 2005 indiquait d'ailleurs que le « tiercé gagnant » des métiers que les Français recommanderaient à leurs enfants si ceux-ci leur demandaient conseil serait dans l'ordre : médecin (43 %), ingénieur (35 %) et enseignant (33 %) ; loin devant avocat (26 %) ou commissaire de police (15 %).

Le sentiment dominant chez les professeurs – et depuis longtemps – est de n'être pas estimé à leur juste valeur. Il y a déjà un demi siècle, en 1965, ils pensaient massivement être peu reconnus (et, par exemple, de ne bénéficier de l'estime que de moins de 15 % des commerçants, industriels ou militaires). Et pourtant : un sondage IFOP montrait dès 1959 que si la considération du public les plaçait après les médecins, ils étaient presque à égalité avec les ingénieurs, et devant, déjà, les notaires ou les officiers. En 1972 : une étude indiquait que la très grande majorité des enseignants estimaient que leur prestige avait reculé ; et, en 1977, une enquête de la SOFRES soulignait que plus des trois quarts des professeurs pensaient que le prestige de leur métier était faible ou nul (fin de l'extrait de mon article sur Slate du 5 novembre 2016).

Cela signifierait-il que le mouvement entrepris par les « Stylos rouges en colère » n'aurait aucun sens ? Pas le moins du monde. Ce qui précède devrait au contraire les encourager, car les enseignants ont à leur crédit beaucoup plus de considération (et donc de soutien potentiel) qu'ils ne l'imaginent. Mais, venant du côté gouvernemental, il y a en effet bien du souci à se faire : il y a de fortes chances que les enseignants fassent partie des « dindons de la farce » de la conjoncture actuelle. La question scolaire ne fait pas partie des priorités d'Emmanuel Macron (même sur le plan symbolique: le rang protocolaire de l'ordre des citations des ministres lors des trois présentations des trois gouvernements successifs a mis régulièrement Jean-Michel Blanquer à la plus basse place du ministère de l'Education nationale sous la cinquième République ; et il est pourtant prisé personnellement par le chef de l'Etat..). Il en est de même (comme cela a été justement relevé par les « Stylos rouge en colère »), pour ce qui concerne l'absence totale de référence aux enseignants dans les annonces faites par Emmanuel Macron le 11 décembre dernier...

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