Beaucoup se demandent dans quelle filiation s’inscrit l’ambition renouvelée de Vincent Peillon en faveur d’un enseignement cohérent et progressif d’une morale laïque à l’Ecole. Chevènement ? Ferry ? Buisson ?

Lors de sa conférence de presse de rentrée du 1er septembre, le ministre de l’Education nationale  a déclaré « fixer une très grande ambition » à la mission qu’il avait déjà annoncée et qui sera installée très prochainement et devrait durer entre « trois et cinq mois » pour « déboucher sur une refonte des programmes ».
Il a été indiqué qu’il existe certes déjà l’instruction civique et morale à l’école primaire, l’éducation civique au collège, ou l’éducation civique juridique et sociale ( ECJS ) au lycée, mais « de manière peu cohérente, sans réelle progression ».

Serait-ce un retour au « moment Chevènement » des années 1985-1986 ? Pas le moins du monde ; et Vincent Peillon l’a indiqué nettement en filigrane lorsqu’il a précisé dans son interview du 2 septembre parue dans "Le Journal du Dimanche" : « Je n’ai pas dit instruction civique mais bien morale laïque. C’est plus large, cela comporte une construction du citoyen avec certes une connaissance des règles de la société, du droit, du fonctionnement de la démocratie, mais aussi toutes les questions que l’on se pose sur le sens de l’existence humaine, sur le rapport à soi et aux autres, à ce qui fait une vie heureuse ou une vie bonne ».

Il est d’ailleurs remarquable que c’est  justement sous le ministère de Jean-Pierre Chevènement , en 1985, que « la morale » a disparu des programmes, au moment même de la promotion de « l’éducation civique ». Les adjectifs « civique » et « citoyen » deviennent dès lors les maîtres mots de la période qui suit, avec parfois certains glissements sémantiques éphémères ou récurrents. C’est le temps des fameuses « entreprises citoyennes », ou des « semaines citoyennes » à l’Ecole. On fait appel à des  comportements «  civiques » ( l’insistance sur les « devoirs » par rapport aux « droits » pouvant permettre une ‘’moralisation implicite’’ ). Sans parler des « incivilités »  ( l’envers de la « civilité », des « traités de civilité », terme  d’Ancien Régime pour « traité de morale » ). Beaucoup d’euphémisation ( voire de dénégation ) en l’occurrence.

Serait-ce alors un retour à Jules Ferry ? Pas vraiment non plus. Certes Vincent Peillon  a bien indiqué dans son interview au « Journal du Dimanche » qu’il « pense, comme Jules Ferry, qu’il y a une morale commune, qu’elle s’impose à la diversité des confessions religieuses, qu’elle ne doit blesser aucune conscience, aucun engagement privé, ni d’ordre religieux, ni d’ordre politique ». Mais Jules Ferry s’était prononcé en son temps pour « un enseignement laïque de la morale » ( sans « épithète » avait-il précisé ) et non pour un « enseignement d’une morale laïque » ( cf mon billet  du 30 juillet 2012 : « Une morale laïque » ).

En réalité le ministre de l’Education nationale est bien plus proche de la position de Ferdinand Buisson, qu’il connaît très bien puisqu’il lui a consacré un livre entier ( qu’il considère même comme son livre majeur ) : « Une religion pour la République » en écho au livre de Ferdinand Buisson, « La foi laïque » ( un agrégé et un docteur en philosophie comme lui, nommé par Jules Ferry à la direction de l’enseignement primaire où il restera dix-sept ans ; cf mon billet du 10 février 2010 : « La foi laïque » ).

Dans son article sur la « Morale » du « Dictionnaire de pédagogie » paru en 1911, Ferdinand Buisson élargissait bien au–delà de la « morale commune » ( et , comme il disait,  bien au-delà des « prescriptions et des prohibitions formelles qui constituent l’honnêteté élémentaire, rudimentaire, celle qu’on pourrait appeler négative » ) l’ambition d’ « une morale purement laïque » : « pour qu’une éducation morale nous paraisse suffisante, il faut qu’elle crée en chaque individu une sorte de force intérieure régissant non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie ». Et Ferdinand Buisson comptait explicitement sur les possibilités de « l’intuition morale », les interrogations et les possibilités de la «  conscience » individuelle.

On ne sera donc pas autrement surpris que le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon ait indiqué, dans son interview au « Journal du Dimanche » ,  que la « laïcité » n’est pas « simplement tolérance » ou un ensemble de « règles de coexistence » ; et qu’il ait évoqué une « laïcité intérieure », un « rapport à soi qui est un art de l’interrogation et de la liberté », « un effort pour raisonner, considérer que tout ne se vaut pas » en récusant tout amalgame avec quelque « ordre moral » que ce soit .



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