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Le Club de Mediapart jeu. 25 août 2016 25/8/2016 Dernière édition

Vers quel enseignement d'une morale laïque?

Beaucoup se demandent dans quelle filiation s’inscrit l’ambition renouvelée de Vincent Peillon en faveur d’un enseignement cohérent et progressif d’une morale laïque à l’Ecole. Chevènement ? Ferry ? Buisson ?

Beaucoup se demandent dans quelle filiation s’inscrit l’ambition renouvelée de Vincent Peillon en faveur d’un enseignement cohérent et progressif d’une morale laïque à l’Ecole. Chevènement ? Ferry ? Buisson ?

Lors de sa conférence de presse de rentrée du 1er septembre, le ministre de l’Education nationale  a déclaré « fixer une très grande ambition » à la mission qu’il avait déjà annoncée et qui sera installée très prochainement et devrait durer entre « trois et cinq mois » pour « déboucher sur une refonte des programmes ».
Il a été indiqué qu’il existe certes déjà l’instruction civique et morale à l’école primaire, l’éducation civique au collège, ou l’éducation civique juridique et sociale ( ECJS ) au lycée, mais « de manière peu cohérente, sans réelle progression ».

Serait-ce un retour au « moment Chevènement » des années 1985-1986 ? Pas le moins du monde ; et Vincent Peillon l’a indiqué nettement en filigrane lorsqu’il a précisé dans son interview du 2 septembre parue dans "Le Journal du Dimanche" : « Je n’ai pas dit instruction civique mais bien morale laïque. C’est plus large, cela comporte une construction du citoyen avec certes une connaissance des règles de la société, du droit, du fonctionnement de la démocratie, mais aussi toutes les questions que l’on se pose sur le sens de l’existence humaine, sur le rapport à soi et aux autres, à ce qui fait une vie heureuse ou une vie bonne ».

Il est d’ailleurs remarquable que c’est  justement sous le ministère de Jean-Pierre Chevènement , en 1985, que « la morale » a disparu des programmes, au moment même de la promotion de « l’éducation civique ». Les adjectifs « civique » et « citoyen » deviennent dès lors les maîtres mots de la période qui suit, avec parfois certains glissements sémantiques éphémères ou récurrents. C’est le temps des fameuses « entreprises citoyennes », ou des « semaines citoyennes » à l’Ecole. On fait appel à des  comportements «  civiques » ( l’insistance sur les « devoirs » par rapport aux « droits » pouvant permettre une ‘’moralisation implicite’’ ). Sans parler des « incivilités »  ( l’envers de la « civilité », des « traités de civilité », terme  d’Ancien Régime pour « traité de morale » ). Beaucoup d’euphémisation ( voire de dénégation ) en l’occurrence.

Serait-ce alors un retour à Jules Ferry ? Pas vraiment non plus. Certes Vincent Peillon  a bien indiqué dans son interview au « Journal du Dimanche » qu’il « pense, comme Jules Ferry, qu’il y a une morale commune, qu’elle s’impose à la diversité des confessions religieuses, qu’elle ne doit blesser aucune conscience, aucun engagement privé, ni d’ordre religieux, ni d’ordre politique ». Mais Jules Ferry s’était prononcé en son temps pour « un enseignement laïque de la morale » ( sans « épithète » avait-il précisé ) et non pour un « enseignement d’une morale laïque » ( cf mon billet  du 30 juillet 2012 : « Une morale laïque » ).

En réalité le ministre de l’Education nationale est bien plus proche de la position de Ferdinand Buisson, qu’il connaît très bien puisqu’il lui a consacré un livre entier ( qu’il considère même comme son livre majeur ) : « Une religion pour la République » en écho au livre de Ferdinand Buisson, « La foi laïque » ( un agrégé et un docteur en philosophie comme lui, nommé par Jules Ferry à la direction de l’enseignement primaire où il restera dix-sept ans ; cf mon billet du 10 février 2010 : « La foi laïque » ).

Dans son article sur la « Morale » du « Dictionnaire de pédagogie » paru en 1911, Ferdinand Buisson élargissait bien au–delà de la « morale commune » ( et , comme il disait,  bien au-delà des « prescriptions et des prohibitions formelles qui constituent l’honnêteté élémentaire, rudimentaire, celle qu’on pourrait appeler négative » ) l’ambition d’ « une morale purement laïque » : « pour qu’une éducation morale nous paraisse suffisante, il faut qu’elle crée en chaque individu une sorte de force intérieure régissant non seulement les actes, mais les pensées, les sentiments, les intentions, toute la conduite, toute la direction de la vie ». Et Ferdinand Buisson comptait explicitement sur les possibilités de « l’intuition morale », les interrogations et les possibilités de la «  conscience » individuelle.

On ne sera donc pas autrement surpris que le ministre de l’Education nationale Vincent Peillon ait indiqué, dans son interview au « Journal du Dimanche » ,  que la « laïcité » n’est pas « simplement tolérance » ou un ensemble de « règles de coexistence » ; et qu’il ait évoqué une « laïcité intérieure », un « rapport à soi qui est un art de l’interrogation et de la liberté », « un effort pour raisonner, considérer que tout ne se vaut pas » en récusant tout amalgame avec quelque « ordre moral » que ce soit .



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L'idée de l'enseignement d'une "morale laïque" à l'école est très ancienne et il convient de rappeler que des cours et manuels (pour l'enseignement primaire et pour l'enseignement primaire supérieur de l'époque) ont existé en France sous la troisième République et supprimés par le régime de Vichy, puis en 1968. Et en 2011 on a bien limité le champ des cours d'histoire au Lycée....

Des Cours de morale ont existé pendant cette période avec des programmes qui restent universels et proposaient une réflexion sur les thèmes suivants : l'attention, la volonté, l'honnêteté, la raison, la conscience, le destin et le hasard, la passion, l'idéal, la sagesse, la vérité, le devoir, la générosité, l'estime, le temps, la solidarité, le respect, la vertu, l'émotion, le civisme, le pouvoir, le bonheur, la tempérance, la famille, le travail, le progrès, etc... 

Je peux aussi prendre comme exemple le "COURS D'ÉDUCATION CIVIQUE" écrit par Georges Guy-Grand et publié en 1938 (4° édition) à Paris chez Fernand Nathan. Ce cours obligatoire était destiné aux Établissements d'Enseignement Primaire Supérieur de l'époque et comprenait notamment les chapitres suivants :

"Être un citoyen, Qu'est-ce qu'une nation ? Rôle et fonction de l'État, La liberté, L'égalité, L'organisation des pouvoirs, L'organisation des Collectivités décentralisées, Les devoirs du citoyen (obéissance aux lois et dévouement à l'intérêt public, paiement de l'impôt, devoir électoral), L'organisation judiciaire et le droit de punir, Notions de droit international (droits et devoirs des nations, droit de la guerre et de la paix, organisations internationales)".

La caractéristique essentielle de ces enseignement est leur universalité puisqu'ils visent avant tout à favoriser l'apprentissage d'un "vouloir vivre collectif" dans la sphère publique qui s'impose à tous ceux qui ont choisi librement de vivre dans le même pays, quelles que soient par ailleurs leurs convictions politiques, religieuses ou philosophiques. La vrai morale laïque n'est donc en rien anti religieuse.

La multiplication des violences et des incivilitées de tout ordre à l'école et dans la rue nous a fait prendre conscience de la nécessité pour l'État de prendre en charge cette immense tâche car malheureusement de nombreuses familles y ont renoncé, souvent par ignorance ou par rejet et beaucoup de jeunes ne fréquentent aucune Église. Il y a donc bien un vide à combler.

La montée en puissance des sectes, du créationisme et du fondamentalisme dans toutes les religions du Livre conduisent aussi à une haine et à des intolérances qui sont autant de facteurs de trouble à l'ordre public. Ce sont seulement ces "excès" qu'il convient de dénoncer pour éviter un recul de plusieurs siècles en arrière au temps des croisades, des guerres de religion et de l'inquisition. 

La mise en oeuvre de ce beau projet sera difficile mais il est salutaire d'en débattre et d'essayer. Le mot "morale laïque" fait peur, l'expression a été utilisée souvent avec des excès par certains... on peut le remplacer par "morale républicaine" ou "éthique républicaine"..?

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