Loi Blanquer: un rappel à l'ordre «ferryste» inquiétant par les temps qui courent

Dans le JDD de dimanche dernier, Blanquer a tenu à se réclamer de Jules Ferry : "c'est exactement ce que pensait Jules Ferry, il y a cent quarante ans, quand il faisait confiance aux ''hussards'' et mettait en avant leurs droits et leurs devoirs''. Or il faut savoir que Jules Ferry s'est montré très hostile à l'expression collective des enseignants: une ''confiance'' très spéciale...

Le 11 septembre 1887, Jules Ferry condamne en termes virulents l'ambition de l'Union des instituteurs et institutrices de la Seine d'exprimer elle-même des opinions sur les questions scolaires et de marquer ainsi une certaine indépendance par rapport à l'Etat: "Tout ce qu'il y a d'esprit de révolte, d'orgueil envieux, de prétentions à gouverner l'Etat, dans la minorité brouillonne et tapageuse d'une corporation honnête et modeste éclate dans le tumulte et ce qui est plus grave, apparaît dans les résolutions [...]. Si Spuller laisse se constituer cette coalition de fonctionnaires, outrage vivant aux lois de l'Etat, à l'autorité centrale, au pouvoir républicain, il n'y a plus de ministre de l'Instruction publique, il n'y a plus d'inspecteurs"

Et Eugène Spuller, alors ministre de l'Instruction publique, lui emboîte immédiatement le pas dans sa circulaire du 20 septembre 1887: "Les instituteurs publics sont des fonctionnaires. Comme tels ils font partie d'une hiérarchie légalement constituée [...]. Ils ne sont autonomes, ni individuellement ni collectivement. L'autonomie des fonctionnaires a un autre nom, elle s'appelle anarchie [...]. Si votre profession est la plus noble de toutes, elle doit rester la plus réservée et la plus modeste [...]. Un instituteur turbulent, passionné, ne forme pas de bons élèves; un instituteur qui croit ne relever que de son propre jugement ne peut pas non plus prétendre au rôle d'éducateur"

Jean-Michel Blanquer : un autre Spuller, cent quarante ans après?

Juste avant le passage déjà relevé de l'interview au JDD, Blanquer a prétendu que'' l'article 1 a été réécrit en faisant référence au système existant de droits et de devoir de réserve pour bien montrer que ce n'était pas cela qui changeait". En réalité, contrairement à la promesse qu'avait faite le ministre de l'Education nationale, le texte de l'article 1 n'a pas à proprement parler été réécrit. Il lui a été simplement intégré un amendement. Le 29 janvier 2019, la commission de la culture et de l'éducation de l'Assemblée nationale a en effet adopté l'amendement 640 (le dernier de la liste) déposé par la députée LREM Anne-Christine Lang qui se limite à ajouter à l'article 1 (à l'alinéa 2) " Dans le respect de la loi n° 83 634 du 13 juillet 1983 portant droits et obligations des fonctionnaires ''

Cette obstination de Jean-Michel Blanquer a maintenir l'article 1 (en dépit des observations du Conseil d'Etat, ou des oppositions de dirigeants syndicaux et de députés) ou de ne pas le réécrire à proprement parler, interpelle. Et la référence à Jules Ferry en la matière, loin d'aller dans le sens de l'apaisement, va à l'évidence dans l'autre sens pour les ''initiés''.

Quant à la sempiternelle référence aux'' hussards'', elle peut étonner de la part d'un cacique de l'Education nationale (qui a été plusieurs fois recteur, puis DGESCO avant d'être ministre de l'Education nationale). Car, contrairement à ce que beaucoup croient, les fameux ''hussards noirs'' désignés comme tels par Charles Péguy ne sont nullement les enseignants en poste mais les normaliens de l'époque, en 1880, lorsque Péguy était élève de l'école annexe de l'école normale d'instituteurs du Loiret. Et les normaliens portaient alors un uniforme (contrairement aux enseignants en poste du primaire public).

" Nos jeunes maîtres étaient beaux comme des hussards noirs. Un long pantalon noir, avec un liséré violet. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante; mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Une casquette plate, noire; mais un croisement de palmes violettes au-dessus du front. Cet uniforme civil érait une sorte d'uniforme militaire encore plus sévère, encore plus militaire, étant un uniforme civique. Quelque chose comme le fameux cadre noir de Saumur [...]. Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards de la République. Par ces nourrissons de la République. Par ces hussards noirs de la sévérité. Ils avaient au moins quinze ans. Toutes les semaines, il en remontait un de l'école normale vers l'école annexe; et c'était toujours un nouveau; et ainsi cette école normale semblait un régiment inépuisable" ( Charles Péguy, "Les Cahiers de la quinzaine'', 16 février 1913).

Au lieu de ''tordre le coup'' au ''canard'' des enseignants "hussards noirs de la République'', Jean-Michel Blanquer le laisse courir voire le fait rebondir. Bon, soyons pour une fois charitable, faisons-lui pour une fois ''confiance'': peut-être ne sait-il pas lui même qu'il enfourche un ''canard''?

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