"Apprendre pour entreprendre"?

 En pleine polémique sur l’idée de François Hollande d’instituer « un programme sur l’entreprenariat » tout au long de l’enseignement secondaire, un rappel historique ( et à l’ordre ) à partir d’un livre de J.P Chevènement.

En 1985, le ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement ( qui vient de créer les baccalauréats professionnels ) fait paraître un ouvrage au titre évocateur : « Apprendre pour entreprendre » où il légitime explicitement sa politique par l’exacerbation de la guerre économique : « Au centre de la compétition économique internationale, il y a le combat auquel se livre chaque nation pour maîtriser la mutation technologique à laquelle nous sommes confrontés. Tel est le sens de l’œuvre  de modernisation dans laquelle notre pays est engagé  […] L’Education nationale doit être le fer de lance de la modernisation ».
Et le ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement met en place une politique de" jumelages école-entreprise" ainsi que l’introduction de « périodes de formation en milieu professionnel » dans le cadre du développement des baccalauréats professionnels ( il s’agit de 12 à 20 semaines de stages en entreprise, sur les deux années que dure la formation ). L’entreprise est alors explicitement désignée comme lieu de formation, au même titre que l’établissement d’enseignement.
Mais jusqu'où peut-on aller dans la logique d’ « appendre pour entreprendre » chère à Jean-Pierre Chevènement ?
Le ministre de l’Education nationale demande fin 1985 à Antoine Riboud ( un industriel ) et à Claude Fitoussi ( un spécialiste du marketing ) un rapport pour faire de la France « une nation de vendeurs ».
Le rapport qui lui est remis par les deux rapporteurs met en exergue que « l’esprit vendeur » recouvre l’une des dispositions essentielles de l’activité humaine : l’art de communiquer, d’écouter, de convaincre, de négocier, de séduire.
Pour les auteurs du rapport, la solution est donc de transformer l’Ecole en un monde de la communication et de la parole, un monde de l’échange où les élèves seraient systématiquement entraînés à s’exprimer, à se présenter, à s’écouter. L’Education nationale elle-même ne devrait pas craindre d’entrer dans une logique marchande, d’accepter le jeu de la concurrence, de d’afficher et de « se vendre ». En ce sens, estiment les rapporteurs, toutes les pédagogies axées sur les méthodes actives, l’éveil, l’expression libre paraissent aller dans le bon sens, dans la mesure où elles mettent les élèves dans une relation de communication.

Mais le ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement fait savoir immédiatement qu’il n’est pas disposé à suivre les rapporteurs sur ce terrain : « Je ne veux pas faire de l’école un bazar […] . Je ne pense pas qu’il soit souhaitable d’y généraliser un enseignement de la communication qui ferait du ‘’savoir-faire’’ la finalité même de l’Ecole. L’Ecole n’a pas pour but la séduction généralisée. Elle ne doit pas refléter le mode de fonctionnement d’une société où l’apparence l’emporte largement sur le contenu, le plaire sur le faire, et l’image sur la réalité » ( "Le Monde" du 20 février 1986 )

A l’évidence, pour Jean-Pierre Chevènement lui-même, la logique d’ « apprendre pour entreprendre » a ses limites. Un rappel qui sonne comme un rappel à l’ordre ? Dans cette dimension comme dans d’autres ?


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