Le brevet: un vrai «certificat de fin d'études obligatoires»?

La ministre de l'Education nationale interviendra aujourd'hui à propos des remises du « diplôme national du brevet » (DNB) qui auront lieu dans les collèges de France durant ce mois d'octobre. C'est une première, qui va sans doute marquer l'avènement de ce qu'est devenu le DNB : un « certificat de fin d'études obligatoires ».

Dans sa lettre aux recteurs du 27 septembre 1880, Jules Ferry avait souligné que « le modeste diplôme de fin d'études primaires qui tend à devenir la consécration ordinaire des études […] est destiné à devenir très général, à être recherché et obtenu par tout élève qui aurait fait, de 7 à 14 ans, des études primaires régulières et complètes ».

De fait, le taux de reçus est dès le départ élevé (et il croit au fil du temps ) : de l'ordre de 66% dès le début des années 1880, de 80% une dizaine d'années plus tard, de près de 90% à partir du XXème siècle. Ce qui est l'étiage du taux de reçus parmi ceux qui se présentent actuellement au brevet (DNB).

Mais, pour le certificat de fin d'études primaires, il y avait un très gros bémol : le taux de reçus était très élevé, mais tous n'étaient pas présentés, loin s'en faut ! De fait, on peut estimer à seulement 25 % la proportion d'une classe d'âge qui obtient le certificat de fin d'études dans les années 1880, au tiers dans les premières années de l'entre-deux-guerres et enfin à presque la moitié à la fin de la troisième République. La proportion de lauréats du certificat de fin d'études primaires ne dépassera jamais 55% d'une classe d'âge.

On ne peut pas « se présenter » à cet examen ; on y est « présenté » par le maître, qui est lui-même jugé avant tout sur la proportion de reçus par rapport aux... présentés. Certes le maître se dévoue pour eux (et donne même assez souvent des heures supplémentaires à ces élèves qu'il a choisis parce qu'il présume qu'ils sont tout à fait capables d'obtenir le ''certificat''), au risque d'ailleurs de délaisser quelque peu les autres élèves. Et l'on parle de ''surmenage'', de ''chauffage'', de ''bourrage''...

Pour le brevet actuel (le DNB), on se présente ; on n'est pas présenté. En 2012, la DEEP (le service statistique de l'Education nationale) a établi que 83,1% d'une ''génération'' avait obtenu le brevet. Compte tenu de la montée des taux de réussite, on peut estimer que l'on en est actuellement à 85% d'une classe d'âge. C'est tout à fait de l'ordre de grandeur implicitement envisagé par Jules Ferry en... 1880.

Fin septembre 2015, la ministre de l'Education nationale Najat Vallaud-Belkacem a déclaré: « Nous voulons dès cette année 2015-2016 que le diplôme célèbre la fin de la scolarité obligatoire. Aussi nous créons dès cette année une cérémonie républicaine de remise des brevets […] . Je veux accorder toute son importance à ce rite de la fin de la scolarité obligatoire ». On y est, et on va voir.

On peut noter qu'il n'a jamais été décidé par le ministère de l'Instruction publique (puis de l'Education nationale) qu'il y ait des remises du diplôme de fin d'études primaires (même si cela a pu avoir lieu ici ou là, mais rarement). En revanche, le diplôme lui-même a toujours été très soigné, et il était le plus souvent mis en bonne place dans les habitations des lauréats pour leur faire honneur. On leur faisait fête dans le village à leur retour du chef lieu de canton (où se passait généralement l'examen) ; et il n'était pas rare qu'ils reçoivent des cadeaux d'origines diverses ( l'instituteur aussi).

On ne saurait mieux terminer ces évocations que par un texte de l'époque, écrit par Paul Lapie (directeur de l'enseignement primaire et sociologue disciple de Durkheim) dans « La Revue Pédagogique », en 1925 : «Selon Pierre Gueguen, '' le seul examen que connaissent les paysans bretons est le certificat d'études primaires, le bachot des gueux, qu'ils appellent le centificat, lui donnant ainsi la splendeur d'un magnificat laïque'' [...] Le ''centificat'' ! (on devrait écrire : Santificat). Comme ce nom transfigure l'humble ''bachot des gueux'' ! On devine dans l'âme de ceux qui le prononce un respect mystique. Le certificat, ce n'est pas qu'un examen ; le centificat, c'est un sacrement[…] ''Le jour du Jugement'' (je reprends le récit de Pierre Gueguen), ''quand Monsieur l'inspecteur, ange à binocle, proclame les élus, ceux-ci, avec le centificat, reçoivent une sorte de consécration'' […] Ne raillons pas. Dans cette admiration,, il y a quelque chose de touchant. Et qui ne serait ému de voir l'accueil fait par ces braves gens aux écoliers qui ont affronté l'examen ? '' Le soir, le bourg va les chercher sur la route pour leur faire un retour triomphal''. C'est la reconnaissance, par des âmes naïves et incultes, de la valeur de l'effort intellectuel et de l'utilité de l'instruction : sentiment qui n'a rien de méprisable ni de ridicule ».

Bon, le temps passe.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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