Recrutements hors expérience éducative: les recteurs puis les chefs d'établissement?

Ce serait logique, dans un contexte où il apparaît que les modalités de «gouvernance» (voire le «management») viennent en tête des préoccupations, par delà l'éducation et l'instruction. Les débuts d'une nouvelle gouvernance de l'EN?

Sous le ministère de Luc Chatel , il y avait déjà eu un certain ''assouplissement'' des règles de recrutement des recteurs, puisqu'il était désormais possible de recruter un recteur qui ne possédait pas une HDR (une habilitation à diriger des recherches), mais dans la limite du cinquième des places de recteurs.

Avec Jean-Michel Blanquer, on va beaucoup plus loin: non seulement parce que ce quota passe de 20 % à 40 %, mais surtout parce que le décret présenté en conseil des ministres mercredi dernier et publié au Journal officiel jeudi supprime les deux conditions jusqu’ici requises pour les nommer : avoir au moins dix ans d’expérience dans l’éducation (ou trois ans comme directeur d’administration centrale, ce qui était une nouveauté d'ailleurs prise sous Chatel )..

Il faut voir là (par delà la possibilité d'une ''nomination de complaisance'' qui a attiré quasi exclusivement le regard des gazettes) une rupture qui n'est pas que symbolique avec l'administration ''extraordinaire'' (depuis Napoléon I et jusqu'alors) de l'Education nationale.

A partir de Napoléon I, le territoire national a été divisé en académies (une par Cour d’appel ), à la tête desquelles ont été placés des recteurs. Il est remarquable que l’Empereur – qui a pourtant mis en place la forte présence des préfets dans les départements – ne veut pas que l’administration de l’Ecole relève de l’administration commune : les enseignants et les chefs d’établissements sont responsables devant une instance – l’académie et son recteur – qui n’a pas d’équivalent (les régions n’existent pas encore, et les départements sont à un échelon inférieur). Napoléon considère en effet que l’Ecole (qui est à ses yeux une magistrature d’ordre culturel et spirituel) doit être, à l’instar de la Justice, dirigée de façon spécifique, autonome, et par les siens. Avec ses propres territoires qui n'ont pas à coincider avec ceux des préfectures, loin s'en faut.

Le dispositif des grades et l’accès aux différents postes sont aménagés de façon à ce que l’on puisse faire carrière, à ce qu’il y ait corps et esprit de corps. Comme l’a dit lui-même Napoléon, « il y aurait un corps enseignant si tous les proviseurs, censeurs et professeurs de l’Empire avaient un ou plusieurs chefs, comme les Jésuites avaient un général et des provinciaux ; si l’on ne pouvait être proviseur ou censeur qu’après avoir été professeur […] ; le corps enseignant étant un, l’esprit qui l’animerait serait nécessairement un ». (A..Aulard, « Napoléon I et le monopole universitaire », Colin, 1911, pp 152-155).

François Guizot s'est situé clairement dans la continuité de Napoléon en qui concerne le mode d’organisation et de gouvernance de l’Ecole (et qui plus est très explicitement, ce qui est très précieux en l'occurrence) « L’autorité souveraine peut diriger l’Instruction publique de deux manières : 1° par la voie et d’après les principes de l’administration générale et ordinaire ; 2° en la confiant à un grand corps formé d’après certaines règles et soumis à un gouvernement spécial […]. Or l’administration de l’Instruction publique diffère essentiellement de tout le reste " (François Guizot, « Essai sur l’histoire et sur l’état actuel de l’Instruction publique en France », Moradau, 1816, pp 74, 125, 136, 142).

Eh bien le piquant, c'est que c'est un ancien recteur (sans doute plus ''banal'' qu'il n'y parait), à savoir le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer, qui met en place une ''banalisation '' du mode de gouvernance de l'Ecole.. C'est extraordinaire!.

Faire coïncider le territoire de chaque académie avec une (grande) région et ''décréter'' qu'il pourrait y avoir désormais 40 % de recteurs recrutés sans l'obligation d'être titulaire d'une habilitation à diriger des recherches ou de justifier d'expérience dans l'éducation signe la ''banalisation'' de l'administration de l'Education nationale

Et il n'y a aucune raison que cela s'arrête là, en particulier pour les chefs d'établissement (le pli étant pris, et la symbolique emportée sans coup férir). Il y a des vues par le ''petit bout de la lorgnette'' qui peuvent se payer cher. En réalité, il s'agit d'abord et avant tout des débuts de la mise en place d'une nouvelle gouvernance de l'Education dite nationale.

PS1: A la fin de l'article paru le 19 septembre sur Educpros (''Un nouvel élargissement du vivier des recteurs est en vue''), il est dit que l'ancien  recteur Bernard Toulemonde "soulève un dernier lièvre : "les recteurs conserveront-ils leur spécificité de ne pas être rattachés à l'autorité du préfet comme les autres directeurs régionaux des administrations de l'Etat ?" Cette question - o combien pertinente - est jugée impertinente: "la fin de cette exception n'est pas du tout à l'ordre du jour, assure le ministère de l'Éducation nationale''. Ah bon?

PS2: Pour ceux qui penseraient que cette évolution effective ne pourrait être à l'ordre du jour sans de vives oppositions du corps des chefs d'établissement, ce tweet de jeudi dernier de Philippe Tournier (un dirigeant historique du principal syndicat des chefs d'établissement - le SNPDEN - qui vient juste de quitter cette responsabilité) en réaction à mon billet: "Peut-être que cette nouvelle gouvernance aurait l'avantage de sortir l'éducation du modèle ecclésiale et de l'aventurer sur les chemins de l'efficacité. C'est violent ce que je dis là, non?"

 Il serait effectivement "violent'' de prendre pour objectif cardinal ( un objectif qui est précisément au centre de l'idéologie ''managériale'') "l'efficacité'', alors que celle-ci est sans doute une ''valeur'' mais au niveau strict des moyens: une efficacité pour quoi ( pour quelles finalités) et selon quelles modalités en rapport avec ces finalités?

PS3: dans un article avisé du 14 avril 2011 de Maryline Baumard ( alors journaliste au ''Monde'' en charge de l'éducation) intitulé "Recteurs et managers" il est dit que "l'idée d'une école unique, uniforme d'un bout à l'autre du pays a vécu; c'est au plus près du terrain que se décide et se dessine l'école". Suit une série de déclarations de recteurs allant dans ce sens et mettant en valeur que les ''grands'' recteurs savent mener une politique à eux (voire même anticiper et "faire germer des politiques qui deviendront nationales") .

Mais s'il doit en être ainsi, ne pourrait-on penser qu'il vaudrait mieux mettre en place ce qui avait été prévu un temps dans le projet de décentralisation du gouvernement Raffarin, à savoir un établissement régional-académique (contractualisant avec l'Etat) doté dûment d'un conseil d'administration dont le président serait le recteur? On peut même aller plus ''loin'' et penser qu'à l'instar des conseils d'administration des lycées agricoles, il vaudrait mieux que le président ne soit pas le recteur (réduit alors à être le ''directeur'' chargé de mettre en application une politique régionale-académique, certes inscrite dans les très grandes lignes du ministère de l'Education ''nationale'', mais décidée par le conseil d'administration de l'académie ''régionalisée'' )?

Et, in fine, c'est Nicolas Sarkozy qui devrait alors être content; lui qui, en décembre 2000, proposait un référendum pour "régionaliser l'Education nationale" (à l'exception des programmes et des processus de certification des enseignants ).

 

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