La dernière a eu lieu en 2005, lorsque Gilles de Robien était ministre de l'Education nationale. Deux des protagonistes d'alors participent à une nouvelle offensive. Mais cela a-t-il encore du sens ?

Dans une tribune du « Monde » en date du 31 décembre dernier, le professeur de psychologie cognitive expérimentale au Collège de France Stanislas Dehaene (qui avait participé en 2005 à la croisade du ministre de l'Education nationale Gilles de Robien pour la « méthode syllabique ») dénonce un ''scandale'' en se fondant sans autre précaution sur les résultats d'une étude menée par le sociologue Jérôme Deauvieau dans les écoles ECLAIR de la banlieue parisienne: seuls 4 % des enseignants adopteraient une « méthode syllabique », alors que c'est cette approche qui réussirait le mieux aux enfants (qui obtiendraient 20 points de réussite supplémentaires sur 100 aux épreuves de lecture et de compréhension). Mais il suffit pourtant de prendre connaissance de la façon dont cette étude a été menée et de ses limites méthodologiques pour avoir de sérieux doutes sur la solidité de ses conclusions.

 

Par ailleurs, le député UMP de la Somme Alain Gest, en compagnie d'une quarantaine de députés UMP ( dont d'éminents spécialistes de la question tels que le député très sécuritaire Lionnel Luca ou Patrick Balkani que l'on ne présente plus) a déposé en juin dernier un projet de loi pour imposer le choix de la « méthode syllabique » : « il convient d’inscrire dans la loi le choix de la méthode syllabique d’apprentissage de la lecture qui se révèle bien plus efficace que la méthode mixte et qui a largement fait ses preuves »..

Alain Gest s'était distingué le 23 novembre 2005 en posant à l'Assemblée nationale une question au gouvernement sur les méthodes d'apprentissage de la lecture qui avait donné l'occasion au ministre de l'Education nationale Gilles de Robien de commencer publiquement sa croisade en faveur de la « méthode syllabique ».

 

On notera par ailleurs que Florian Philippot, le vice-président du Front National, s'est également prononcé en ce sens dans un communiqué le 22 mai dernier : « L'école doit miser sur les méthodes classiques d'enseignement : apprentissage de la géographie sur des cartes, de l'histoire sur des frises chronologiques, de la lecture par la méthode syllabique».

 

Par delà la ''saga'' quasi centenaire des débats entre « méthode globale » et « méthode syllabique », va-t-on rejouer indéfiniment cet affrontement plus passionné qu'opérationnel ( dans la longue tradition des passions franco-françaises ), une ''montagne'' qui ''accouche le plus souvent d'une souris''. La dernière ''guerre'' ou ''croisade'' n'a d'ailleurs pas dérogé à la règle puisque la circulaire ministérielle du 3 janvier 2006 indique certes que « l'apprentissage de la lecture passe par le décodage et l'identification des mots conduisant à leur compréhension », mais il n'est pas question pour autant de « méthode syllabique » d'autant que la circulaire prône la pluralité des entrées : « Déchiffrez les mots dans l'ordre constitue un savoir-faire indispensable, mais ne suffit pas : le but de la lecture est d'accéder au sens précis des mots, puis des phrases, puis des textes et non pas seulement au bruit des mots ».

 

Plutôt que d'entrer en ''guerre'' ( pour quoi, pour qui, dans quel ''camp'' ? ) sans doute serait-il plus opportun de prendre connaissance de la vaste enquête dirigée par le professeur Roland Goigoux. « Réalisée par treize équipes universitaires, elle est en cours dans 138 classes de cours préparatoires. Elle vise à mesurer l’impact des pratiques effectives des maîtres sur la qualité des apprentissages des élèves [ .. ].Nous ne proposons pas d’innovation dont nous chercherions à montrer la supériorité ; nous nous efforçons seulement d’identifier les pratiques qui s’avèrent les plus efficaces et les plus équitables. Nous faisons l’hypothèse que celles-ci présentent des caractéristiques communes qui ne coïncident pas avec les typologies archaïques (« mixte » versus « syllabique ») et que plusieurs configurations de variables didactiques peuvent aboutir à des apprentissages similaires. En effet, si aucune étude comparative des « méthodes » de lecture n’a permis d’établir la supériorité de tel dispositif sur tel autre, ce n’est pas parce que toutes les pratiques se valent mais parce que la variable « méthode », trop grossière et mal définie, n’est pas une variable pertinente pour une telle recherche.

 

Pour comprendre ce qui différencie véritablement les choix pédagogiques opérés par les maîtres et leur effet sur les apprentissages des élèves, il est nécessaire de substituer à cette approche en termes de « méthode » une analyse reposant sur l’examen simultané d’une pluralité d’indicateurs et de dépasser les déclarations de principes pour entrer dans le détail des pratiques concrètes. C’est pourquoi, au mois de novembre, plus de cent quarante enquêteurs ont passé une semaine entière dans les classes de cours préparatoire pour observer les pratiques des enseignants. Ils recommenceront en mars et en juin. Des dizaines de milliers d’informations ont déjà été encodées sur le site de l’Institut français de l’Éducation, plus de 1000 heures d’enregistrements vidéo réalisées […]. Contrairement aux idées reçues, dans la majorité des classes, les élèves bénéficient d’un enseignement précoce et systématique des correspondances entre les lettres et les sons : la méthode syllabique n’a pas le monopole de la lecture de syllabes. Ne serait-il pas plus sage d’attendre Noël prochain et la publication de nos conclusions avant de relancer une vaine querelle de méthodes ? » ( extraits du texte de Roland Goigoux paru dans « Le Monde.fr » du 1er janvier 2014 )

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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