L'article 102 de son programme présidentiel ne fait pas dans le « détail » (comme dirait son père) : « Faire de l'école ''l'asile inviolable où les querelles des hommes n'entrent pas'' (Jean Zay), donc en y imposant non seulement la laïcité, mais également la neutralité et la sécurité ».

Le mot « neutralité » que Marine Le Pen tente subrepticement d'associer à « laïcité » ne figure d'aucune façon dans les deux circulaires de Jean Zay (où il s'agit uniquement de s'en prendre aux « prosélytismes » des « partis » ou des « confessions »).

Première circulaire Jean Zay du 31 décembre 1936 : « Un certain nombre d'incidents m'obligent à revenir sur ce sujet […]. Ici le tract politique se mêle aux fournitures scolaires. L'intérieur d'un buvard d'apparence inoffensive étale le programme d'un parti. Ailleurs des recruteurs politiques en viennent à convoquer dans une ''permanence'' un grand nombre d'enfants de toute origine scolaire pour leur remettre des tracts […]. On devra poursuivre énergiquement la répression de toute tentative politique s'adressant aux élèves, qu'il s'agisse d'enrôlements directs ou de sollicitations aux abords des locaux scolaires […]. Les écoles doivent rester l'asile inviolable où les querelles des hommes ne pénètrent pas ».

Deuxième circulaire Jean Zay du 15 mai 1937 : « Il va de soi que les mêmes prescriptions s'appliquent aux propagandes confessionnelles. L'enseignement public est laïque ; aucune forme de prosélytisme ne saurait être admis dans les établissements »

Ce sont les adversaires historiques de l'Ecole laïque et républicaine qui ont invoqué la « neutralité », pour tenter d'ébranler la République et son Ecole. Et on ne saurait être étonné que Marine Le Pen leur emboîte le pas.

Deux exemples historiques, et deux textes de référence de Jules Ferry et Jean Jaurés (que j'ai déjà cités sur Médiapart le 19 décembre dernier ; mais ils sont plus que jamais d'actualité).

Dans le contexte d'une « mise à l'index » (par les évêques de France) de manuels d'instruction civique ou de manuels d'histoire écrits par des auteurs résolument républicains, Jules Ferry met d'abord en garde les instituteurs : « Ne souffrez pas qu’on fasse jamais de vous des agents politiques ![…]. La politique contre laquelle je tiens à vous mettre en garde, est la politique militante et quotidienne, la politique de parti, de personnes, de coterie ! Avec cette politique-là, n’ayez rien de commun ! ».

Mais Jules Ferry plaide ensuite explicitement pour l’engagement politique des instituteurs et des institutrices en faveur de la République et de la Révolution française dans l’enceinte scolaire elle-même. Et il s’agit bien d’une prise de parti politique, reconnue et revendiquée comme telle : « Nous nous entendons bien, nous ne rééditons pas ici la formule qui fut célèbre durant les années de l’établissement si difficile, si contesté de la République, cette formule du fonctionnaire qui disait : ‘’ Je ne fais pas de politique !’’. Je ne dirai pas, et vous ne me laisseriez pas dire qu’il ne doit pas y avoir dans l’enseignement primaire, dans votre enseignement, aucun esprit, aucune tendance politique. Pour deux raisons : d’abord, n’êtes-vous pas chargés, d’après les nouveaux programmes, de l’enseignement civique ? C’est une première raison. Il y en a une seconde, et plus haute, c’est que vous êtes tous les fils de 1789 ! Vous avez été affranchis comme citoyens par la Révolution française, vous allez être émancipés comme instituteurs par la République de 1880 : comment n’aimeriez-vous pas et ne feriez-vous pas aimer dans votre enseignement et la Révolution et la République ? » (Discours de Jules Ferry au congrès pédagogique des instituteurs du 19 avril 1881).

Les enseignants du primaire doivent non seulement expliquer la Révolution française et la République, mais les faire « aimer ». Et cela à un moment où la République est condamnée par l’Eglise ; à un moment où seule une courte majorité de Français vient d’être favorable au régime républicain…In fine, et sans l’ombre d’une hésitation, les instituteurs et institutrices sont instamment sommés d’intervenir, de prendre parti, à l’Ecole même, sur les enjeux politiques majeurs de l’époque, pourtant objets de furieuses controverses. Vous avez dit « laïcité et neutralité » ?!

Deuxième exemple historique (parmi d'autres possibles). En septembre 1908, les cardinaux et archevêques de France publient une déclaration solennelle : « vous surveillerez l'école publique pour la maintenir dans l'observation de ce que, à défaut d'une expression meilleure, nous appellerons neutralité ».

En septembre 1909, les cardinaux, archevêques et évêques de France détaillent la marche à suivre: «Tout ce qui est mis entre les mains et sous les yeux de vos enfants  : livres, cahiers, images, tout doit être contrôlé par vous […]. Nous interdisons l'usage de certains livres dans les écoles, et nous défendons à tous les fidèles de les laisser entre les mains de leurs enfants, quelle que soit l'autorité qui prétend les leur imposer ». Suit une liste d'une quinzaine de manuels d'histoire ou d'instruction civique condamnés.

Jean Jaurès s'exprime très clairement au cours de cette période d'affrontement, dès octobre 1908, dans la « Revue de l'enseignement primaire et primaire supérieur »,

« La plus perfide manœuvre des ennemis de l'école laïque c'est de la rappeler à ce qu'ils appellent la ''neutralité'', et de la condamner par là à n'avoir ni doctrine, ni pensée, ni efficacité intellectuelle et morale. En fait, il n'y a que le néant qui soit neutre […]. Rien n'est plus facile que cette sorte de neutralité morte. Il suffit de parcourir la surface des choses et des événements sans essayer de rattacher les faits à des idées, d'en pénétrer le sens, d'en marquer la place […]

Le difficile, au contraire, pour le maître, c'est de sortir de cette neutralité inerte sans manquer à la justice. Le difficile – par exemple – c'est de glorifier la tolérance sans être injuste avec les hommes qui longtemps ont considéré la persécution comme un devoir dans l'intérêt même des âmes à sauver […]. Mais qui ne voit que cet enseignement, où l'équité est faite non d'une sorte d'indifférence, mais de la plus large compréhension, suppose chez le maître une haute et sérieuse culture ?[…]. Cependant le sentiment même de cette difficulté sera pour l'enseignant un stimulant admirable à l'étude, au travail, au progrès incessant de l'esprit. La neutralité, au contraire, serait comme une prime à la paresse de l'intelligence, un oreiller commode pour le sommeil de l'esprit ».

 

 

 

 

 

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