Les vacances scolaires: une pierre d'achoppement pour les «stylos rouges»?

Contrairement aux «gilets jaunes» qui peuvent apparaître comme un espace rassembleur de revendications de différentes catégories, les «stylos rouges» se présentent comme l'expression revendicatrice d'une catégorie particulière - celle des enseignants - avec ses spécificités, dont l'importance des vacances scolaires n'est pas la moindre, un aspect fortement distinctif voire clivant...

Certains ''Stylos rouges'' appréhendent qu'il faudrait sans doute créer des ''ponts'' avec les non-enseignants via des propositions de changements dans le système scolaire. Mais la problématique des ''réformes'' scolaires est délicate à manier car les risques de division sur ces questions là l'emportent a priori sur les chances de rassemblement.

Restent alors avant tout les deux points basiques de revendications: diminution du nombre d'élèves par classe et/ou augmentation des rémunérations des enseignants. Dans le contexte de l'objectif de diminution du nombre de fonctionnaires, la tendance gouvernementale actuelle est à l'accroissement des revenus des professeurs du secondaire via des heures supplémentaires (reprise d'un slogan connu de la période sarkoziste : ''travailler plus pour gagner plus'') . Jean-Michel Blanquer l'a encore souligné dimanche dernier en précisant que 250 millions étaient prévus pour ces nouvelles heures supplémentaires défiscalisées (mais elles ne concernent en tout état de cause que les professeurs du secondaire).

Cependant, même dans ce cas de figure, ce que les uns et les autre ont généralement en tête ( et c'est aussi très présent sur les réseaux sociaux ou dans nombre de médias) quand il s'agit des enseignants , c'est l'importance des vacances scolaires. Cela suscite des affrontements (ou des blocages) plus ou moins bien informés ou fondés.

La première remarque à faire, c'est que la durée globale de semaines de vacances scolaires n'a pas bougé depuis la fin de la troisième République (période où elle s'est fortement installée, en différents épisodes de croissance)

A partir de l’établissement de la troisième République, les ‘’grandes vacances’’ de l’enseignement secondaire vont débuter de plus en plus tôt dans l’année (et durer plus longtemps ). En 1875, il est décidé qu’elles commenceront désormais le 9 août ; puis, à partir de 1891, le 1er août. En 1912, le début des ‘’grandes vacances’’ est avancé au 14 juillet ; mais elles durent toujours jusqu’au 1er octobre. On est donc passé de 1874 à 1912, d’un mois et demi de ‘’grandes vacances’’ à deux mois et demi.

Dans l'enseignement primaire l'arrêté du 4 janvier 1894 fixe la durée des vacances à six semaines. Mais il contient une disposition qui a son importance : « Toutefois, sur l'avis du Conseil départemental, la durée des vacances peut être portée à huit semaines, dans les écoles primaires élémentaires où sont organisées des classes de vacances ». La prolongation de deux semaines va se faire pour différents motifs, et se généraliser. Elle est d'abord octroyée exceptionnellement comme une récompense (pour les enseignants). L'arrêté du 27 juillet 1896 l'accorde au personnel « qui aura contribué au fonctionnement de cours réguliers d'adultes et d'adolescents ». Cela est renouvelé d'année en année ; avec des dispositions supplémentaires : la circulaire du 12 juillet 1897 étend le bénéfice de ces dispositions « aux instituteurs qui ont contribué au succès des œuvre post-scolaires (association d'anciens élèves, patronages) ». A la toute fin du XIXème siècle, un usage s'est créé : la durée normale des grandes vacances est passée de six à huit semaines. L'arrêté du 21 juillet 1900 indique dans son article 2 que « en aucun cas la durée des grandes vacances ne pourra dépasser huit semaines ».

En 1922, on ajoute quinze jours au mois et demi de vacances d'été. Elles vont du 1er août au 30 septembre. En 1938, les grandes vacances scolaires du primaire sont alignées sur celles du secondaire et fixées du 15 juillet au 30 septembre. C’est le Front populaire. Les congés payés commencent souvent le 14 Juillet. Or les élèves allaient à l’école jusqu’au 1er août. On institue donc des grandes vacances qui vont du 15 juillet au 30 septembre. «Il faut que les vacances des enfants et les congés des parents soient mis en harmonie», déclare Jean Zay, ministre de l’Education nationale. C’est aussi l’explosion des mouvements de jeunesse, des colonies de vacances. Les enseignants sont encouragés à y participer.

La deuxième remarque à faire également est que la durée globale actuelle de semaines de vacances se situe pour l'essentiel dans la moyenne des autres pays (signe qu'elle a sans doute ses raisons propres d'existence, tenant d'abord au fait que cela concerne avant tout des enfants et des jeunes)

Selon les comparaisons internationales décrites en 2010 dans le cadre de l'OCDE, la France fait partie du quart des pays examinés ( 32 en tout) dont la durée de l'année scolaire n'excède pas 36 semaines alors que la médiane des 32 pays se situe à 38 semaines (et que le tiers d'entre eux dépasse les 40 semaines). Seuls deux pays ont une année scolaire moins longue (35 semaines) que celle de la France (36).

La France ne se situe pourtant que dans la moyenne pour ce qui concerne les ''grandes vacances'' avec ses 9 semaines de congés estivaux ; mais c'est en France que les congés en cours d'année sont les plus longs (avec 4 périodes de deux semaines réparties sur les dix mois de l'année scolaire). Les autres pays ont rarement des ''petites vacances'' qui dépassent la semaine.

La troisième remarque, c'est qu'il faut sans doute tordre le coup à un ''canard'' récurrent (et qui court encore actuellement dans les réseaux sociaux voire certains médias). Deux mois de vacances d’été, certes, mais seulement dix mois de paye par an : voilà ce que rétorquent certains enseignants lorsqu’on leur oppose leurs longs congés d’été. Un contre-pied qui serait justifié… s’il était vrai..

En 1986, ce type d'argumentation avait fait l’objet d’une question d’un député RPR, Robert-André Vivien, au ministre de l’Education nationale, comme l'a rappelé le 10 décembre 2012 le professeur des écoles Lucien Marbœuf sur son excellent blog ''L’Instit’humeurs''. Le député soutenait alors que «des commissions interministérielles […] ainsi que le décret du 10 juillet 1946 portant sur le traitement des différents fonctionnaires de l’Etat avaient fixé les traitements des enseignants aux 10/12e de celui des fonctionnaires de grades équivalents afin de tenir compte des vacances alors plus importantes dont ils bénéficiaient». Faux, lui avait objecté le ministre de l'Education nationale René Monory, le renvoyant au décret du 10 juillet 1948 : «Il n’existe pas de règle juridique ni de clause implicite établissant un rapport entre les rémunérations des personnels enseignants et celles des fonctionnaires appartenant à des corps classés dans les mêmes catégories.» Lucien Marbœuf, qui a passé au crible les textes officiels, est catégorique: aucun décret n’établit que les enseignants ne doivent être payés que dix mois par an.

Dans "Libération'', le 31 juillet 2010, Joël Péhau, secrétaire national du syndicat Unsa, avait été lui aussi très affirmatif : il s’agit d’«un mythe». Les professeurs du primaire et du secondaire sont bien payés douze mois par an, et non pas dix. «Les dix mois sur douze, cela remonte à une ordonnance prise avant que la fonction publique n’existe. On rapportait les dix mois de paye sur douze mois, mais c’est tombé. Depuis, il y a eu plusieurs décrets statutaires, en 1946, 1983 et 2003 détaillant la rémunération des professeurs, et ils sont bien payés douze mois sur douze; le reste, c’est de la littérature" .

 

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