La grande réforme éducative envisagée avant Mai 68

Certains peinent à l’admettre. On peut les comprendre, car lorsque l’on voit jusqu'où va la droite gouvernementale actuelle qui paraît chercher les solutions éducatives dans un passé le plus souvent mythique et de toute façon révolu plutôt que de tenter des solutions nouvelles porteuses d’avenir, il apparaît impensable qu’il ait pu en être vraiment autrement auparavant.

 

Certains de ceux qui ont lu le premier billet que j’ai publié sur ce blog ( sur " Mai 68 et l’éducation : un anniversaire abracadabrantesque " ) m’ont interpellé personnellement par e-mail ( il serait d’ailleurs préférable qu’ils le fassent directement sur ce blog, afin que d’autres puissent en profiter ), en formulant l’idée ( signe des temps, de notre temps ) que les prises de position – certes décoiffantes - du ministre très gaullien de l’Education nationale Alain Peyrefitte au colloque tenu à Amiens en mars 1968 n’étaient en réalité que des propos de circonstance qui n’engageaient pas à grand chose.

Mais pas du tout, bien au contraire. En réalité, une profonde réforme éducative était bel et bien prévue et déjà quasi engagée. Et Alain Peyrefitte y tenait tellement ( et durablement ) qu’il en a donné de nombreux détails significatifs dans le tome III de " C’était de Gaulle ", paru chez Fayard en 2000.

 

Alain Peyrefitte partait d’un diagnostic qui nous taraude encore : " La réforme de l’enseignement engagée depuis 1959 a profondément modifié les cadres de l’organisation scolaire, le contenant. Pour donner tout son sens à cette œuvre, il faut s’occuper du contenu, disait-il en ouvrant sa communication au conseil des ministres du 28 février 1968. Les méthodes pédagogiques n’ont guère évolué depuis le siècle dernier, ni même depuis le XVII° siècle. Or rien n’est plus difficile que de faire changer l’esprit et les méthodes. La démocratisation amène dans l’enseignement secondaire des enfants culturellement défavorisés ; ils ne sont pas justiciables des méthodes qui réussissent auprès des enfants culturellement favorisés. La concurrence de la vie – cinéma, télévision, bandes dessinées – soumet le pédagogue à rude épreuve. Il y a tout un phénomène de rejet de la vie scolaire telle qu’elle est aujourd’hui ".

 

Dès son arrivée en mai 1967 au ministère de l’Education nationale, Alain Peyrefitte avait réuni chaque semaine une groupe de travail qui avait élaboré peu à peu un plan de réforme en vingt-sept points ( donnés en annexe du tome III de C’était de Gaulle, pp 629-642 ). Lorsqu’il démissionne de son ministère en raison des événements de Mai 68, quatre d’entre eux " faisaient l’objet de textes en préparation " et huit autres étaient à l’étude.

Deux des point considérés comme acquis concernaient la formation des maîtres. Les école normales devaient être remplacées par " des instituts universitaires de pédagogie, situés au chef lieu d’académie près de l’université, ouverts par concours ou sur dossier à tous les bacheliers, et comportant deux années de préparation professionnelle et d’enseignement de la pédagogie ". On attend toujours ces deux années…

 

Les huit autres points, groupés sous l’expression significative de " rénovation pédagogique ", sont étudiés par une commission annoncée en ce conseil des ministres du 28 février 1968. Ils sont suffisamment avancés pour qu’il soit prévu qu’à la rentrée 1968 ils feront l’objet d’une expérimentation dans cent écoles primaires et trente collèges.

" Le cours magistral doit disparaître presque complètement à tous les niveaux ". Les devoirs à la maison doivent être remplacés par des interrogations écrites ou orales donnant aux élèves l’occasion d’améliorer leurs capacités d’expression et de s’évaluer eux-mêmes ( auto-correction ).

Le projet retenu par Alain Peyrefitte met en valeur trois disciplines de base ( depuis l’école élémentaire jusqu’au lycée ) : l’expression française ( conçue avant tout comme l’art de s’exprimer ) et les mathématiques ainsi que la technologie ( qui doit devenir obligatoire, même dans l’enseignement classique et moderne, afin que l’orientation vers le technique se fasse par choix positif et non plus " par déchet " ). Une quatrième discipline obligatoire s’ajoute à cela à partir de la sixième : une langue vivante. Les autres disciplines figurent sous forme d’option ( le latin et le grec disparaissant entièrement des classe de sixième et cinquième ).

Enfin, des " professeurs coordonnateurs ", bénéficiant de larges décharges d’enseignement, doivent présider les conseils de classe et servir de " tuteurs " ( le terme est prononcé ) aux élèves, et gérer les relations avec les parents.

 

Quoi que l’on puisse penser de ces projets, c’était à l’évidence une véritable révolution éducative et scolaire, tournée résolument vers l’avenir et des solutions inédites. Et cela, avant Mai 68 et ses suites, auxquelles on impute ( à tort ou à raison ) bien des conséquences.

On était alors bien loin de notre situation de ce début du XXI°siècle, aux réflexions éducatives particulièrement timorées et, le plus souvent, tentées par le passéisme voire le régressif.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.