Dans l'établissement d'un collège d'enseignement secondaire composé de deux cycles, De Gaulle a rencontré deux oppositions conservatrices significatives : celle de Georges Pompidou d'abord, celle de François Bayrou ensuite (deux agrégés de lettres classiques qui tenaient à ce que le latin puisse être étudié dès le cycle d'observation, ce qui impliquait une pré-orientation de fait).

Cette politique a été conçue au ministère de l’Education nationale, au sein de la direction générale de l’organisation des programmes scolaires . Son directeur, Jean Capelle, est incontestablement le promoteur de la réforme.

Il est avéré que l’ancien normalien et agrégé de lettres classiques Georges Pompidou – alors Premier ministre – est très réticent envers cette politique : il est très attaché à la qualité des formations classiques, aux exigences de cursus que celles-ci paraissent imposer, et il craint un affaiblissement de ces études dans le tronc commun d’un établissement unique pour toute une classe d’âge.Rien ne se passe pendant des mois.

C’est le général de Gaulle qui, délibérément, va s’engager à fond et dénouer la situation. Un Conseil des ministres restreint a lieu à l’Elysée le 4 avril 1963 : il sera décisif, comme le raconte Jean Capelle, invité et présent. « Le Président m’invita à m’asseoir à côté de lui ; puis il me donna la parole pour un bref exposé sur la généralisation de la formule : collège de premier cycle. Après quoi il s’adressa à Georges Pompidou : ‘’ Je crois, M. le Premier ministre, que la généralisation des collèges de premier cycle permettra de mieux résoudre le problème de l’orientation des jeunes et d’assurer les meilleures conditions d’une véritable égalité des chances. Vous êtes bien d’accord ? ‘’. Sans enthousiasme et sans commentaire, Georges Pompidou répondit affirmativement ».

Selon Edgar Pisani, le général de Gaulle lui aurait dit à l'automne 1965 : « C'est terrible, Pisani, d'avoir un Premier ministre conservateur » («  Le Général Indivis », Albin Michel).

Le « collège d’enseignement secondaire » (CES) est institué par décret le 3 août 1963. Un « cycle d’orientation » (en quatrième et troisième ») y succède à un « cycle d’observation » (en sixième et cinquième »). On aura remarqué que ce décret n'a été précédé par la discussion d'aucune loi, alors même qu'il change profondément la structure scolaire de la France.

Le 24 juillet 1968, le ministre de l'Education nationale Edgar Faure annonce à l’Assemblée nationale que« le premier cycle secondaire, dans ses deux premières années, c’est à dire la sixième et la cinquième, devra comporter un enseignement totalement unifié. Ce sont des années d’observation, et il n’est vraiment pas possible de marquer dès le début une démarcation. Cela doit logiquement nous conduire à reporter l’enseignement du latin à la classe de quatrième ». La suppression du latin en sixième et cinquième est approuvée par les trois fédérations de parents d’élèves et deux des principaux syndicats d’enseignants (le SNES et le SGEN). Mais elle est vivement contestée par la Société des agrégés, la « Franco-ancienne » et le Syndicat national des lycées et collèges (le SNALC).

En juin 1969, Georges Pompidou est élu Président de la République. Il écarte Edgar Faure et il nomme Olivier Guichard à la tête du ministère de l’Education nationale. Beaucoup croient que les mesures décidées par Edgar Faure vont être rapportées. Mais, quelques jours seulement après son installation au ministère de l’Education nationale, Olivier Guichard crée la surprise : « J’ai repris en le modifiant et en le complétant un arrêté qui avait été signé par M. Edgar Faure. Une augmentation de l’horaire de français de la classe de cinquième permettra de donner à tous les élèves une initiation au latin, notamment par le biais de l’étymologie. Je suis assuré que cette mesure est plus favorable aux options de latin en quatrième que l’étude du latin sous forme pure et simple d’option en classe de cinquième ». La messe est dite, et le latin reporté à la classe de quatrième.

Mais en avril 1993, l'agrégé de lettres classiques François Bayrou devient ministre de l’Education nationale . Il décide qu’à partir de la rentrée 1996, les élèves pourront choisir une option latin dès leur entrée en cinquième. Une espèce de ''coup d'état''.

André Legrand, un ancien directeur du ministère de l’Education nationale (sous Lionel Jospin puis François Bayrou), commente : « Depuis trente ans, le système éducatif multiplie les efforts pour retarder les échéances de l’orientation. Trois mois auront suffi à François Bayrou pour effacer ces trente ans. La sixième devient le cycle d’observation, et c’est donc la fin de la sixième et non plus de la cinquième ou de la troisième qui constitue désormais le palier d’orientation essentiel : c’est une régression en deça de la réforme gaullienne du collège d'enseignement général de 1963, et un retour à la case du début des années 60 »( « Le système E », Dunod, 1994).

Et c'est précisément cette régression réactionnaire à avant 1963, à avant la réforme gaullienne du collège, qui est remise en cause par la réforme du collège actuellement entreprise . On comprend que François Bayrou crie le plus fort qu'il peut...

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  • 09/06/2015 18:36
  • Par Jip11

BRAVO ! (pardon de crier, mais lire ce billet fait tellement de bien...)