La perturbation du baccalauréat «une prise d'otage»?

Cela fait très longtemps que ce n'est pas perçu comme cela par nombre de professeurs, même s'ils peuvent finalement se diviser sur sa mise en oeuvre effective. Un retour historique en arrière pour mémoire.

A son congrès d'avril 1965 , le SNES décide de consulter ses adhérents sur la suite à donner à la grève administrative qui a été mise en oeuvre contre la réforme envisagée par le ministre de l'Education nationale Christian Fouchet ( la mise en filières A,B,C, D, E, F, G, H). Le questionnaire reçoit 27528 réponses: les professeurs approuvent la poursuite de la grève par 8323 voix contre 6856 (6328 se prononcent pour la transformation des modalités de l'action).

Le Conseil national du SNES des 5 et 6 mai 1965 décide de poursuivre la grève administrative, et demande qu’ « aucune note de composition ne soit donnée au troisième trimestre, y compris dans les classes d’examens » ; que les enseignants ne participent pas aux conseils de classe, et, pour le BEPC (le  "brevet'') et le baccalauréat, qu’ils ne portent sur le livret des élèves que des appréciations « sans mention de notes ».

Le ministère fait planer la menace de rétorsions financières sévères, voire de réquisitions. Et quinze jours plus tard, le même Conseil national du SNES estimant que la poursuite de la grève « risquait de rendre difficile le maintien de la liaison, déjà délicate », avec les parents d’élèves, décide de « transformer la forme d’action engagée, en demandant aux syndiqués du SNES de reprendre la communication normale des notes et la participation aux conseils de classe ».

En 2003, un grand mouvement de grèves à répétition (au sujet essentiellement des retraites et de la mise des ATOS dans les mains des régions) a lieu. Peu à peu, on se rapproche de la mi-juin où les épreuves du baccalauréat commencent par celles de philosophie. La question du boycott du baccalauréat est posée. In fine les pricipaux syndicats d'enseignants ne sont pas pour passer à l'acte.

Une enquête par sondage menée fin mai 2003 par l'institut CSA sur "L'image des syndicats d'enseignants auprès des Français" indique que 88% des sondés ont dit être d'accord avec l'assertion suivante: "l'exercice du droit de grève ne doit pas empêcher les élèves de passer leurs examens" (dont 72% ''tout à fait d'accord'').

Le ministère indique aux recteurs (fin mai 2003 également) quelles doivent être les mesures à adopter. Si des enseignants convoqués comme jury aux examens font savoir qu'ils ne se présenteront pas, les recteurs peuvent les requérir individuellement et par courrier. Il ne s'agit pas d'une réquisition, comme le prévoit la loi de 1938 sur la nation en temps de guerre, mais d'un rappel à l'ordre. Si les enseignants l'ignorent, ils ne seront plus considérés comme grévistes mais en situation de faute professionnelle et soumis à un système de sanctions allant de l'avertissement à la révocation sans pension. Les actions d'entrave violente à l'accès aux salles d'examen seront considérées comme délictuelles et relèveront du droit pénal.

Le dénouement se joue à Paris fin juin 2003. Le 16 juin, une assemblée générale des professeurs de philosophie des trois académies d'Ile-de-France (Créteil, Versailles, Paris) vote à une courte majorité ("relative'') le principe d'une poursuite de l'action durant les corrections: 95 sur les 220 professeurs présents (91 contre, 23 absentions et 11 ne prenant pas part au vote). Et ils se divisent encore dans une assemblée générale le 27 juin sur trois modalités envisagées: la rétention des notes, le principe d'une sur-notation (par exemple de 15 à 20) , ou une notation indéchiffrable pour gêner le travail des jurys.

Doit-on considérer que l'épilogue est alors donné par une certaine Dominique Morvan dans "Le Monde" du 1er septembre 2003: "On s'est contentés vis à vis du gouvernement de petites menaces du genre: ''Attention, vous n'êtes pas gentils, on ne va peut-être pas surveiller les épreuves du bac''. Et on y est allés quand même. Ensuite on a dit: ''Attention , vous n'êtes toujours pas gentils, on ne va peut-être pas corriger les copies''. Et on l'a fait aussi. Enfin on a dit: "Attention, vous n'êtes décidément pas gentils, on va peut-être surnoter. ''Cela, en revanche, on ne l'a pas fait!''

Eh bien , cette année le passage à l'acte s'est produit, même s'il a été tout à fait minoritaire. Et il a un écho médiatique en rapport avec son impact symbolique historique.

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