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Billet de blog 9 mars 2020

Est-il fondé de fermer les établissements scolaires? Macron l'a fait!

Les rapports d'expertises en la matière ne sont pas de l'ordre du consensus loin s'en faut. Et lorsqu'il y a des conclusions plutôt en faveur de cette mesure, elles se fondent essentiellement sur le rôle (souvent plus important que la moyenne) des enfants dans la diffusion de l'épidémie. Or cela n'est pas avéré actuellement pour ce qui concerne le coronavirus. Dilemme...

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Rapport de juillet 2012 "Fermeture des établissements scolaires et autres lieux collectifs dans le cadre de la révision du plan pandémique grippale'' (conclusion d'un groupe de travail du Haut Conseil de la Santé publique) qui figure désormais en bonne place sur le site du ministère de l'Education nationale (cf mon billet du 1er mars dernier)

''Au cours des épidémies de grippe saisonnière, les enfants sont considérés comme les plus susceptibles d’être infectés en raison de leur immunité incomplète et de la multiplicité de leurs contacts notamment scolaire. L’analyse au Royaume-Uni de la pandémie grippale de 1957 [qui a été à l'origine de plus de 100000 décès en France] a souligné la part importante des enfants âgés de 1 à 4 ans d’une part et de 5 à 14 ans d’autre part dans la transmission virale. Les premiers représentaient 5 % de la population mais étaient considérés comme responsables de 6 à 8 % des infections, les seconds, soit 13 % de la population, étaient responsables de 37 à 43 % des cas [...] L'école constitue une zone d'amplification de la grippe"

Mais le rapport OMS-Chine pour le nouveau SARS-CoV-2 ( le ''coronavirus") indique qu''il n'est pas possible , au vu des données disponibles, de déterminer l'étendue de l'infection chez les enfants, le rôle qu'ils jouent dans la transmission, si les enfants seraient moins susceptibles ou s'ils différent sur le plan clinique"

En septembre 2009, au cours de la pandémie grippale H1N1, l'OMS (Organisation mondiale de la santé, une agence des Nations Unies) a souligné que "le moment de fermeture est crucial" et que "son effet est le plus positif quand elle intervient au début d'une épidémie, idéalement avant que 1% de la population tombe malade. Si les écoles ferment trop tard, l'impact risque d'être limité sur la transmission"

Le ''Journal du Dimanche" du 22 novembre 2009 met en valeur le mot d'ordre: "On ferait mieux de cesser de fermer les écoles'', et continue en citant le professeur Didier Rauolt, virologue, qui critique depuis plusieurs mois "la gestion centralisée et guerrière de la crise sanitaire. La politique actuelle n'est pas raisonnable. L'épidémie va durer jusqu'en mars. On ne va quand même pas fermer les écoles durant quatre mois. La grippe , c'est une tâche d'huile qui se diffuse peu à peu, pas une explosion. Que va-t-on faire des enfants si les fermetures se multiplient? La fermeture est socialement ingérable. Des crèches et des écoles sauvages vont se créer, ce qui reviendra au même". Pour le professeur Raoult, il serait bien plus utile de sortir de cette ''vision jacobine centrée sur les préfets'' et de d'appuyer sur les enseignants, meilleurs acteurs de la prévention. ''Cela peut paraître dérisoire, mais la seule façon de lutter contre l'épidémie , c'est de favoriser le lavage de mains chez les enfants, de les empêcher de se tripoter et de les renvoyer à la maison quand ils commencent à se moucher''

Sénat. La gestion des pandémies: H1N1, et si c'était à refaire? Audition publique du 14 juin 2010 de Patrick Zylberman, professeur de la santé à l'Ecole des hautes études en santé publique.

"Le 15 août 2009, le ministre de l'Education nationale Luc Chatel a prôné la fermeture des classes dès que trois cas sont recensés parmi les élèves et le personnel en moins d'une semaine. Une première circulaire aux recteurs était partie en juillet, indiquant qu'il reviendrait au préfet de décider au cas par cas de fermer une classe, l'établissement, ou tous les établissements voisins. Repousser la rentrée n'a jamais été envisagé, ni en France ni dans les pays voisins. Mais, curieusement, la France envisage de fermer des classes au moment où les États-Unis et le Royaume-Uni y renoncent, déçus par le peu de résultat de cette mesure. Aucune étude n'est concluante. La mesure est sans doute beaucoup plus efficace en zone rurale qu'en zone urbaine où les enfants peuvent facilement se regrouper [...] L'application varie d'un endroit à l'autre : on ferme des classes par dizaine en Polynésie, mais on abandonne vite cette mesure en Nouvelle-Calédonie. En métropole, la mesure restera très prisée des préfets : le 18 novembre, 168 classes et 116 établissements sont fermés. Mais comme l'a dit Hugh Pennington, microbiologiste à l'Université d'Aberdeen, le problème n'est pas tant de fermer que de rouvrir - quand ? Si c'est après la disparition du virus, cela risque de prendre un certain temps !"

Une dizaine d'années après avoir mis en valeur le mot d'ordre : ''on ferait mieux de cesser de fermer les écoles'', le "Journal du Dimanche'' d'hier a adopté (prudemment) la ''prudence''. Signe des temps. De notre temps?

Gros titre en première page : "En fait-on vraiment trop?''. Titre de l'interview de François Bricaire, infectiologue: "Le gouvernement en fait trop, mais il n'a pas le choix"("Rester au chaud chez soi quand on est à la retraite, ça empêche de tomber malade. A condition d'éviter de garder ses petits enfants. Je trouve à cet égard maximaliste la fermeture des écoles dans deux départements''). Titre de l'article de Marie Quenet (la spécialiste "éducation'' du journal) :"Ecoles fermées: quels sont les bénéfices et les risques?" (suivi d'un chapeau en petits caractères: "La décision de fermer les établissements n'est pas optimale selon les scientifiques'')

Le Chef de l'Etat a réuni dimanche soir un Conseil de Défense sur la crise du coronavirus pour faire le point. Emmanuel Macron va-t-il suivre les experts anciens et nouveaux? Ou bien va-t-il poursuivre la mise en marche ''guerrière'' des annonces préfectorales successives de fermetures d'école tonitruantes (comme dans l'Oise, le Morbihan, le Haut-Rhin, Ajaccio)? C'est l'angoisse!

PS: Emmanuel Macron vient de trancher ce jeudi soir en décidant la fermeture de tous les établissements scolaires et universitaires. C'est une mesure historiquement tout à fait inédite. C'est l'angoisse! Quand cette mesure sera-elle levée? Comment pourra -t-elle l'être?

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