Retour de l'uniforme dans les écoles ? Une ânerie historique renouvelée

Cette fois-ci c'est la secrétaire d'Etat chargée de la Jeunesse et de l'Engagement qui prône un « retour de l'uniforme à l'école » alors qu'il n'a jamais été ni obligatoire ni généralisé. Jusqu'ici ce type de déclaration avait été l'apanage de dirigeants de droite patentés. Et c'est l 'ânerie historique qui se généralise.

Sur Sud-Radio, Sarah El Haïry (secrétaire d'Etat chargée de la Jeunesse et de l'Engagement) a trouvé une idée lumineuse pour se mettre en valeur :« Le retour de l'uniforme dans les écoles ? Pourquoi pas. L'uniforme permet une certaine énergie, un sentiment d'appartenance collectif »

Depuis le début du XXIème siècle, on assiste régulièrement à des tentatives de mettre en plein débat public la question de l'uniforme à l'Ecole . Le plus souvent, afin de s'appuyer sur l'autorité d'une tradition qui serait perdue, il est prétendu qu'il s'agirait d'un retour à un passé regretté . Et assez souvent, il est affirmé que ce '' retour'' serait à faire au nom de « l'égalité ».

Cependant, il suffit de regarder les photos de classe d'époque - et il y en a des milliers sur Internet - pour constater de visu qu'il n'y a jamais eu d'uniformes dans le primaire public métropolitain et que si beaucoup d'élèves portaient des blouses, elles étaient plus ou moins disparates. Or c'était pourtant dans ces écoles communales qu'il y avait le plus de diversité socioculturelle et où aurait pu se poser le plus la question de ''l'égalité'' que l'on invoque comme raison supposée de l'imposition fantasmée d'uniformes ou de blouses uniformes.

Dans un passé assez lointain, beaucoup ont porté des blouses disparates à l'école communale, certes. Mais beaucoup d'enfants portaient également la blouse à la maison. En réalité les mères de famille préféraient laver la blouse que le pull, d'autant que planait alors à l'école la menace constante des crachotis d'encre de la "plume sergent major''. Les blouses ont commencé à disparaître dans les années 1960 lorsque la pointe Bic l'a remplacée. Rien à voir avec quelque imposition que ce soit de l'Ecole républicaine dans ce domaine..

Des uniformes scolaires (ou des blouses uniformes) ont été portés au contraire dans les établissements où il y avait une certaine sélection socio-culturelle: à savoir dans beaucoup des établissements privés, mais aussi dans certains établissements secondaires publics (généralement les plus huppés). Ces uniformes étaient avant tout un signe de distinction d'établissement (dans tous les sens du terme), la mise en avant d'une appartenance à une communauté sélectionnée. Et le moins que l'on puisse dire, c'est que l''égalité d'éducation" n'était pas le souci dominant en l'occurrence.

En janvier 2015, le député UMP Bernard Debré (avec le concours d'une quarantaine de députés de droite, dont Eric Ciotti et Nicolas Dupont-Aignan) a déposé un projet de loi aux attendus significatifs (et erronés historiquement) : « L'Ecole doit être le lieu où se forme le sentiment d'appartenance à notre communauté nationale et à la République française […] Le port d'une tenue commune dans les établissements scolaires du premier et du second degré doit redevenir la règl».

La seule période où il y a eu un uniforme identique porté par des élèves de l'enseignement secondaire dans un ensemble d'établissements publics est celle du Premier Empire : dans les lycées qui avaient été créés en 1802 par Napoléon Bonaparte, alors Premier Consul. Les élèves de tous les lycées de France devaient porter un uniforme fixé par arrêté : habit vert, culotte bleue, collet et parement bleu céleste, chapeau rond et boutons jaunes métal. Les déplacement dans le lycée comme à l'extérieur se faisaient en rang par deux. Les mouvements et la fin des cours étaient scandés par le tambour Et chaque jour, au réfectoire, on lisait le bulletin de la Grande armée. Mais on était alors clairement sous un régime bonapartiste militaire.

En fait, la plupart des propositions actuelles allant dans le sens de l'obligation du port d'un uniforme précisent que ce serait à la direction de chaque établissement de préciser lequel. Par exemple, deux ans avant la proposition de loi de Bernard Debré, en janvier 2013, une quinzaine de sénateurs de droite (dont Serge Dassault) avaient déjà déposé une proposition de loi rendant « obligatoire le port de l'uniforme ou de la blouse à l'école primaire et au collège ». L'article 2 précisait qu'il appartiendrait « à la direction de l'établissement de déterminer le vêtement, blouse ou uniforme, qui doit être porté en son sein », avec des attendus non moins significatifs : « L'uniforme a depuis toujours été utilisé pour symboliser un lien d'appartenance. Il n'est pas une panacée mais un outil permettant de gommer symboliquement les différences sociales, religieuses et ethniques»

Dès l'automne 2003 les dirigeants politiques de droite François Baroin et Renaud Donnedieu de Vabres ont évoqué le retour des « tabliers gris » pour lutter contre les enfants « fashions victims » et surtout combattre la « montée des communautarismes et le voile à l'école ».

« Patriotisme d'établissement », « sentiment d'appartenance », abolition dans les apparences des « différences sociales, religieuses et ethniques » , combat contre la « montée des communautarismes et le voile à l'école » : l'antienne du « retour à l'uniforme » qui serait une restauration d'une rassurante école d'antan républicaine relève de la supercherie en vue de manœuvres des plus actuelles.

Et la supercherie de la secrétaire d'Etat chargée de la Jeunesse et de l'Engagement n'est pas mal non plus.

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