La loi Edgar Faure: 40 ans déjà

Charles de Gaulle renonce à toute sélection à l’entrée à l’université. Cette loi, promulguée le 12 novembre 1968, structure encore nos universités en dépit de quelques aménagements ( pour le meilleur ou pour le pire ). Même si certains de ses principes sont à juste titre restés célèbres ( autonomie et participation en particulier ), elle a surtout mis en place de véritables universités.

Charles de Gaulle renonce à toute sélection à l’entrée à l’université. Cette loi, promulguée le 12 novembre 1968, structure encore nos universités en dépit de quelques aménagements ( pour le meilleur ou pour le pire ). Même si certains de ses principes sont à juste titre restés célèbres ( autonomie et participation en particulier ), elle a surtout mis en place de véritables universités.

 

Les universités disposaient jusque là d’une administration faible et dispersée. Elles étaient structurées en facultés quasi indépendantes ( lettres, sciences, droit, médecine ) dont chacune était dirigée par un doyen élu, assisté de deux assesseurs, et par un conseil où les professeurs seuls se taillaient la part du lion.

La loi ‘’Edgar Faure’’ chamboule ces anciennes structures ‘’facultaires’’, et l’on va assister à la naissance de vraies ‘’universités’’. La loi fait éclater le cadre des anciennes facultés en deux instances nouvelles, les unes plus restreintes ( les Unités d’Enseignement et de Recherche ), l’autre plus large ( l’Université ). A la tête des UER sont élus des directeurs sans autres pouvoirs que de coordination pédagogique. A la tête des universités, il y a désormais des présidents qui ont une toute autre stature que les doyens de facultés. Elus pour cinq ans et dotés d’une administration étoffée comprenant un secrétariat général et des services financiers, les présidents d’universités ont de véritables pouvoirs. Ils ne sont pas rééligibles à la fin de leur mandat, ce qui les protège des pressions que subit tout candidat à une réélection. L’année 1968 est donc celle de la fin de l’université telle qu’elle avait été organisée sous la troisième République triomphante sous l’égide de Louis Liard et de la loi de 1896. Le pouvoir universitaire se distribue désormais à d’autres niveaux, en particulier à celui de l’université elle-même, et procède d’élections plus démocratiques.

Alors que les conseils étaient jusqu’alors quasiment restreints aux professeurs et assimilés, les maîtres-assistants et les étudiants en font désormais partie de façon non négligeable. La composition des assemblées constitutives marque à cet égard un tournant significatif, même si les élus enseignants devaient être en nombre au moins égal aux élus étudiants, avec, parmi les premiers, au moins 60% de professeurs et assimilés, contre 40% d’assistants et maîtres-assistants. Charles de Gaulle lui-même avait indiqué cette voie à son ministre de l’Education nationale : " Etant donné les évènement que nous venons de vivre, on va appliquer la politique de participation d’abord à l’université. Les professeurs sont des gens instruits, cultivés ; les étudiants sont des gens qui aiment apprendre ; c’est vraiment un milieu très propice pour entendre le message de la participation ". Le processus de reconstruction de l’université se joue avec succès aux premières élections étudiantes : à la fin mars 1969 plus de 90% des UER ont procédé à leurs élections avec une participation inespérée : 66 % en médecine, 60% en droit et sciences économiques, et même 46% en sciences et 42% en lettres qui avaient été au centre de la contestation. Mais l’ampleur de cette ‘’participation’’ va vite fondre dans les années qui suivent. Heurs et malheurs de la ‘’démocratie participative’’…

 

 

La loi ‘’Edgar Faure’’ ouvre la voie également à une refonte profonde de l’organisation des études universitaires. Elles étaient jusque là structurées en années d’études cohérentes ( ou en deux ‘’certificats’’ par année ), dont l’évaluation était globale. Elles sont généralement remplacées par des organisations en ‘’unités de valeur’’ ou UV. Désormais, pour obtenir le diplôme sanctionnant un cycle d'études, il faut obtenir un certain nombre d'UV ( en général de 12 à 20, dont certaines peuvent compter double ). Avec cette variante des ‘’crédits’’ américains, on passe du ‘’menu’’ imposé au parcours à la ‘’carte’’. Et cela d’autant plus que ce nouveau système des UV fractionne la cohorte annuelle d’étudiants en une pluralité de groupes qui ont en face d’eux non plus l’ensemble massif organisé jusque là par les professeurs quasi seuls, mais de petites unités où les assistants et maîtres-assistants peuvent jouer un rôle bien plus important qu’auparavant. Il y a donc une recomposition des pouvoirs effectifs des uns et des autres ( dans la composition des jurys et dans la définition des contenus, aussi bien que dans la nature de leurs évaluations). Cela se solde finalement par un nouveau système d’examen combinant dans des proportions à géométrie variable des épreuves traditionnelles et un contrôle continu ( où les assistants et maîtres-assistants, plus proches des étudiants, jouent un rôle inédit ). C’est une réforme très importante de l’organisation des études universitaires dont on n’a pas fini de mesurer les conséquences.

 

Dans ses " Mémoires d’espoir ", Charles de Gaulle conclut : " En 1968, l’ouragan soufflera ; dès qu’il aura passé […] l’université sous l’impulsion du grand ministre que j’y aurai appelé, sera, de par la loi, réformée de fond en comble sur la base jusqu’alors réprouvée de la participation […]. Il s’agit de bâtir un édifice tel que tous ceux qui auront à l’habiter ou à l’utiliser ( professeurs, administrateurs, étudiants) prendront part directement à la marche, à la gestion, à l’ordre, aux sanctions et aux résultats d’établissements devenus autonomes et qui devront, ou bien fonctionner comme il faut, ou bien fermer leurs portes et cesser de gaspiller le temps des maîtres et des disciples ainsi que l’argent de l’Etat ".

 

 

Mais le plus important - et qui aura le plus de conséquences- est qu’Edgar Faure parvient à convaincre Charles de Gaulle que l’une des conditions majeures pour que les universités se remettent en marche et en ordre rapidement est que l’on renonce à toute sélection à l’entrée à l’université.

Or l’orientation et la sélection ( à l’initiative de Charles de Gaulle qui y tenait beaucoup ) avait été précisément à l’ordre du jour juste avant Mai 68. Durant les dix premières années de la cinquième République, le pourcentage d’une classe d’âge obtenant un baccalauréat général avait doublé, passant de 10% à 20% ( on en est actuellement à 35%, quarante ans après ). Le nombre d’étudiants avait été dans le même temps multiplié par 2,5.

Comme le rapporte Alain Peyrefitte, " Quand le général de Gaulle me confia l’Education nationale, il me prescrivit une rude mission : ‘’il faudra faire passer l’orientation et la sélection’’. Orienter les élèves à l’issue de la scolarité obligatoire, sélectionner les étudiants à l’entrée de l’université ". Alain Peyrefitte se dit alors très préoccupé par les résultats du système universitaire français comparés – par exemple – à ceux de Grande-Bretagne : avec deux fois plus d’étudiants, il fournit deux fois moins de diplômés. " Tout se passe comme si l’université organisait un naufrage pour repérer les nageurs qui échapperont à la noyade ".

Le Conseil des ministres du 24 avril 1968 traite donc des mesures envisagées pour " contrôler et normaliser la croissance des effectifs des étudiants ". " L’inscription automatique interviendra, dans la voie choisie, pour la moitié environ ou les deux tiers des bacheliers, soit : ceux qui ont obtenu une mention ; plus ceux qui ont obtenu 12 sur 20 dans les disciplines fondamentales de la voie choisie. Pour les autres, le droit à l’inscription ne sera pas automatique. Le bachelier pourra se porter simultanément candidat à plusieurs établissements. Les candidatures seront examinées, sur présentation du dossier scolaire, par des jurys d’établissement, lesquels pourront accepter ou refuser l’admission. Le gouvernement prendra des dispositions pour que l’ensemble des enseignements supérieurs diversifiés permette d’absorber la totalité des bacheliers désireux de poursuivre leurs études ".

L’examen de ce projet est inscrit au programme de l’Assemblée nationale pour les 14,15 et 16 mai. Mais les événements de Mai 68 empêcheront l’ouverture des débats et leur conclusion. Exit la sélection à l’entrée à l’université.

Et les deux tentatives ultérieures ( en 1976 et 1986 ) pour réintroduire une sélection tourneront court.

 

 

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