Les réformes engagées dans l’Education nationale ont été perçues par les enseignants selon trois strates d’appréhension différentes, même si elles peuvent se conjuguer ( et alors faire mal, très mal ).
La première strate est celle des économies de postes dans un contexte d’annonces de non renouvellement de la moitié des postes des fonctionnaires lors de leurs départs en retraite. C’est en premier lieu comme cela qu’ont été perçus les projets de modifications d’accueil de la petite enfance, et en particulier les mises en cause de la présence des touts petits de 2 à 3 ans dans les écoles maternelles ( alors – et ce n’est pas un ‘’détail’’ - que les élèves de maternelle représentent 40 % de la totalité des élèves de l’école primaire ). Et c’est aussi comme cela qu’a été comprise la décision initiale de rapatriement de 3000 Rased ( des personnels spécialisés dans l’encadrement des enfants en fortes difficultés ) dans les classes des écoles élémentaires. C’est aussi comme cela ( même s’il a été dit que " la réduction des postes découlerait de la réforme et non le contraire " ) qu’ont été perçues les différentes moutures du projet de réforme des lycées. Et c’est enfin comme cela qu’est appréhendé avant tout le projet de changement de statut des enseignants-chercheurs. Sans compter, mais il le faut , la réforme de la formation des enseignants qui peut permettre d’économiser la charge de l’ancienne deuxième année d’IUFM, celle des stages.
La deuxième strate est celle d’une mise en cause frontale ( ou perçue comme telle ) de l’identité professionnelle de chacun des corps enseignants sur laquelle repose la considération à laquelle ils pensent légitimement avoir droit. On se souvient de l’ulcération des enseignants de maternelle en raison de propos ministériels ‘’malheureux’’ tenus au Sénat ( certes en réponse à une question qui portait sur l’encadrement des enfants d’un an et demi à trois ans , mais ‘’ravageurs’’ lorsqu’ils ont atteint ceux qui se sentaient déjà dans l’incertitude et en manque de reconnaissance ). Les ‘’Rased’’ ont, eux aussi, pris comme un déni de ce qu’ils sont, de leur spécialité, la décision de les rapatrier dans les classes des écoles élémentaires. Mais cela a également heurté de front les autres enseignants de l’élémentaire, non seulement parce qu’ils risquaient d’être privés d’aides opportunes pour certains de leurs élèves en grande difficulté, mais parce qu’il n’y a pas loin de l’injonction d’être capable de faire n’importe quoi au sentiment d’être pris pour n’importe qui. Et cela d’autant plus que les nouveaux programmes du primaire, et le battage médiatique auquel ils avaient donné lieu ( à l’instar de celui qui l’avait précédé, sur la méthode globale, et qui les avait profondément irrités parce qu’il les avait placés notamment en porte à faux avec nombre de parents d’élèves ), avaient mis en cause leur identité professionnelle. En effet celle-ci ( contrairement à celle de leurs collègues du secondaire qui est fondée sur la maîtrise d’une discipline ) repose sur la capacité – toutes disciplines confondues – de savoir enseigner, d’être un spécialiste des apprentissages, de la pédagogie. Or, on leur disait ( urbi et orbi ! ) qu’avec les ‘’anciens’’ programmes de 2002 qu’ils avaient largement acceptés, ils s’étaient fourvoyés ( alors même pourtant qu’aucun bilan n’en avait été tiré ).
Dans les lycées, la réforme initialement prévue a également heurté de front ce qui constitue l’identité professionnelle dominante des professeurs de lycée, c’est à dire l’attachement de chacun à sa discipline particulière ( à sa ‘’spécialité’’ ) dont ils tirent leur ‘’distinction’’ ( dans tous les sens du terme ) après leurs réussites à des concours disciplinaires difficiles. La modification du ‘’statut’’ des enseignants-chercheurs aboutit de la même façon à la mise en cause de leur identité professionnelle ( vécue sur le mode d’une forte responsabilité individuelle, avec certaines valeurs d’indépendance, voire d’auto-suffisance bien ancrées ) ; d’où le refus des universitaires – comme ils disent – de devenir des ‘’employés’’ des présidents d’université. Et l’on prendra garde de ne pas oublier ( pour mémoire ? ) la négation de l’expertise des ‘’formateurs’’ dans la disparition programmée des IUFM ( le terme même de ‘’formateur’’ étant d’ailleurs, semble-t-il, proscrit dans les nouveaux textes sur la formation des enseignants ).
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La troisième strate est l’appréhension d’un recul culturel ( et en particulier de l’éducation à l’esprit critique ) dans les réformes en cours.
Pour le secondaire, on s’en tiendra à la discipline AES qui a défrayé ces derniers mois la chronique et soulevé la mobilisation de ses enseignants ( même s’il ne faudrait pas grand chose pour qu’il en aille de même pour les enseignants du secondaire philosophes ou historiens, notamment ). La filière AES a été tout particulièrement dans le collimateur pour des raisons d’ordre idéologique ; et cela a menacé – un temps - jusqu’à son existence même. Mais le problème de la place respective de l’économie et des sciences sociales ( et/ ou de leur disjonction ) reste encore significativement non résolue .
Dans l’enseignement primaire, le plus spectaculaire ( et le plus nouveau ) est le mouvement dit des ‘’enseignants désobéisseurs de France’’ ( dont le nombre est actuellement évalué à plusieurs milliers, et qui sont fédérés en réseau par le blog de " Résistance pédagogique pour l’avenir de l’école " ). Le plus stupéfiant ( y compris et peut-être surtout pour ceux qui n’ont pas oublié Mai 68 et ses suites ) est qu’ils ont adressé une " Lettre ouverte aux IEN (Inspecteurs et inspectrices de l’Education Nationale ) " pour obtenir leur compréhension et même leur soutien. C’est, à n’en pas douter, le signe d’une situation totalement inédite dans l’histoire de l’éducation ( nationale ) française…
" Depuis le début de l’année scolaire, de toute part en France, les enseignants expriment leur profond malaise face aux ‘’réformes’’ déstructurantes qui touchent l’école aujourd’hui. Les enseignants tentent malgré tout de remplir leurs missions éducatives et pédagogiques en aménageant ou en détournant les réformes actuelles ( aide personnalisée, nouveaux programmes, évaluations nationales CM2, base élèves ) […] Vous demandez aux enseignants de faire en sorte que leurs élèves apprennent plus en moins de temps, de manière mécanique, en laissant de côté le développement harmonieux de l’intelligence et de l’autonomie de l’enfant.[…] Vous intervenez, avec plus ou moins de zèle, dans l’élaboration de rapports entraînant des sanctions à l’encontre des enseignants ‘’désobéisseurs’’ alors que vous comprenez leur colère et partagez, pour la plupart d’entre vous, leurs analyses.[…]. Aussi nous vous interpellons pour qu’en conscience, vous exprimiez publiquement votre opposition à ces réformes qui vont déconstruire cette école publique qui a fait de vous des êtres libres et éclairés ".
On peut terminer avec la profession de foi – à un siècle de distance – présente dans le " Manifeste des instituteurs syndicalistes " du 26 novembre 1905, quand des enseignants du primaire ont tenté de se constituer en syndicat : " Ce n’est pas au nom du gouvernement, même républicain, ni au nom de l’Etat, ni même au nom du peuple français que l’instituteur confère son enseignement ; c’est au nom de la vérité. Les rapports mathématiques, les règles de grammaire, non plus que les faits d’ordre scientifique, historique, moral, qui le constituent, ne sauraient dès lors être soumis aux fluctuations d’une majorité. Il découle de ces principes que le corps des instituteurs a besoin de son autonomie, et les instituteurs eux-mêmes de la plus large indépendance ".