''Dans un pays laïc, il n'y pas de blasphème''. A voir..

C'est ce qu'a déclaré l'historienne Mona Ozouf sur Arte mercredi dernier. Mais on peut se demander si cette assertion relève plus d'une profession de foi très nette que d'une réalité historique factuelle.

Mona Ozouf: "Le blasphème n'existe pas en France. Dans un pays laïc, il n'y a pas de blasphème. C'est un pays où personne ne peut dire Dieu est avec moi, une phrase qui a fait des millions de morts. Dieu est hors du débat civique et politique. Donc le blasphème n'existe tout simplement pas"

Cela a l'avantage d'être une position très nette et une pétition de principe très claire. Mais on peut se demander si cela répond à une réalité historique effective. Pour le présent, chacun jugera. Mais pour le passé, cela fait manifestement problème (à moins de prétendre que la France n'a pas été un pays laïc tout au long de la troisième République notamment).

Lors de la première discussion au Sénat de la loi de 1882 sur l'obligation scolaire et la laïcité des écoles primaires publiques, le sénateur républicain (et spiritualiste) Jules Simon propose dans un amendement d'introduire les « devoirs envers Dieu et envers la patrie ».

Cet amendement est refusé par Jules Ferry : « on ne vote pas Dieu dans les assemblées ! » s'exclame-t-il alors. Adopté en première lecture, l'amendement est finalement rejeté en deuxième lecture par la Chambre des députés et le Sénat.

Et pourtant les « devoirs envers Dieu » sont inscrits dans le texte réglementaire (publié le 27 juillet 1882) du programme de morale au cours moyen par le Conseil supérieur de l'Instruction publique. Le ministre Jules Ferry a laissé faire le Conseil (composé surtout d'universitaires spiritualistes- donc déistes - à l'image de ce qu'étaient alors la plupart des enseignants de l'Ecole publique, comme l'avait d'ailleurs reconnu Jules Ferry lors des débats parlementaires).

« Devoirs envers Dieu. L'instituteur n'est pas chargé de faire un cours ex professo sur la notion et les attributs de Dieu ; l'enseignement qu'il doit donner à tous indistinctement se borne à deux points. D'abord, il leur apprend à ne pas prononcer légèrement le nom de Dieu ; il associe étroitement dans leur esprit à l'idée de la Cause première et de l'Etre parfait un sentiment de respect et de vénération ; et il habitue chacun d'eux à environner du même respect cette notion de Dieu, alors même qu'elle se présenterait à lui sous des formes différentes de celles de sa propre religion »

Peu à peu, mais surtout au tournant du siècle, une évolution sensible d'ordre idéologique se produit au sein des milieux enseignants . A son congrès de 1901, la Ligue de l'enseignement propose pour la première fois que l'enseignement des « devoirs envers Dieu » soit supprimé dans les programmes de l'école primaire laïque (et remplacé dans les écoles normales par un enseignement sur l'histoire des religions). Jean Jaurès est favorable ; mais Ferdinand Buisson (qui avait été très impliqué en tant que Directeur de l'enseignement primaire dans la rédaction du programme de 1882 et des « devoirs envers Dieu ») est hostile à cette suppression, qui n'est finalement pas décidée.

En février 1923, le Directeur de l'enseignement primaire Paul Lapie (un disciple du sociologue Durkheim) propose au ministre de l'Instruction publique Léon Bérard (en pleine période du « Bloc national » et d'une Chambre à large majorité de droite ''bleu horizon'') la suppression d'un certain nombre d'indications dans les programmes de morale sous couvert de ''simplifications''. Le signataire de l'arrêté du 23 février 1923 - le ministre de l'Instruction publique Léon Bérard - est furieux de prendre conscience après coup que son directeur de l'enseignement primaire Paul Lapie en a profité pour faire disparaître les « devoirs envers Dieu » !

Paul Lapie doit se ''rattraper'' par la publication, en juin 1923, d'une instruction reprenant d'importants passages du programme de 1882, en particulier du texte sur les « devoirs envers Dieu »

La question resurgit sous Vichy lorsque le 23 novembre 1940 le philosophe Jacques Chevalier (filleul du maréchal Pétain et Secrétaire d'Etat à l'Education nationale) introduit très explicitement les « devoirs envers Dieu » dans le cours supérieur (celui qui suit le cours moyen). Son successeur au ministère de l'Education nationale, l'historien Jérome Carcopino, remplace les « devoirs envers Dieu » par « les valeurs spirituelles, la Patrie, la civilisation chrétienne » (en mars 1941).

A la Libération, disparition, de près ou de loin, de toute référence aux « devoirs envers Dieu ». C'était il y a soixante-quinze ans. Mais, durant une soixantaine d'années auparavant, et durant les quarante années qui ont suivi la loi de 1905 de ''Séparation des Eglises et de l'Etat", l'école républicaine et laïque a eu au programme l'enseignement public des « devoirs envers Dieu »  sans problèmes ou états d'âme majeurs (et cela alors même que la République était encore, de temps à autre, sous menaces ''théocratiques'', anti-républicaines). Rien n'est simple (historiquement).

 

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