Mai 68: pour Blanquer, c'est le Pompon!

Jean-Michel Blanquer s'en est pris récemment à «l'esprit de Mai». Si on le compare aux deux ministres de l'Education nationale choisis et soutenus par le général de Gaulle avant et après Mai 68 (Alain Peyrefitte et Edgar Faure) ou avec son Premier ministre (Georges Pompidou), duquel est-il le plus proche en matière de politique scolaire ? De Pompon voyons !

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A l'automne 1965, le président de la République Charles de Gaulle confie à Edgard Pisani, en parlant de son Premier ministre Georges Pompidou, « c'est terrible, Pisani, d'avoir un Premier ministre conservateur » (« Le Général Indivis », Albin Michel, par Edgard Pisani)

En avril 1967, le général de Gaulle prend comme ministre de l'Education nationale Alain Peyrefitte qui a au contraire des projets très novateurs dans le domaine scolaire. Dans sa communication au Conseil des ministres du 28 février 1968 sur « la réforme de l'enseignement engagée », il est explicitement dit que « le cours magistral doit disparaître presque complètement à tous les niveaux ». Il est prévu que le latin et le grec disparaissent entièrement en sixième et cinquième. Les devoirs à la maison doivent être remplacés par des interrogations écrites ou orales donnant l'occasion aux élèves d'améliorer leur capacité d'expression et de s'évaluer eux-mêmes. Alain Peyrefitte a l'appui du président de la République Charles de Gaulle. Mais le Premier ministre Georges Pompidou (un agrégé de lettres classiques) maugrée : « c'est plus de travail pour les maîtres et moins pour les élèves ».

A la mi-juillet 1968, le président de la République fait appel à Edgar Faure pour qu'il trouve des solutions novatrices à la suite des '' événements de Mai 68''. Ce sera la loi d'orientation de l'enseignement supérieur votée en novembre 1968 ; et certaines mesures significatives dans le domaine scolaire . On peut citer notamment la suppression du latin en sixième et cinquième, l'arrêté du 29 juillet 1968 et les instructions du 28 février sur l'introduction des ''mathématiques modernes'', et la circulaire du 6 janvier 1969 : « Il est recommandé de substituer à la notion de composition traditionnelle celle d'exercices de contrôle divers faits en classe ; de substituer à l'échelle traditionnelle de 0 à 20 une échelle simplifiée d'appréciation globale du type (A, B, C, D, E) ; d'exclure en général les classements par rang »

Quand Georges Pompidou devient président de la République, il s'empresse dès juin 1969 de remplacer Edgar Faure par Olivier Guichard, l'un de ses hommes de confiance.

Dans une lettre à  « l’Association pour la Défense du latin » datée du 7 juin 1969 Georges Pompidou s'était nettement prononcé : « il est des lycéens qui tireront un réel profit dans la connaissance de notre langue et de notre civilisation d’une initiation précoce à la langue latine, à ses mécanismes, à l’histoire dont nous sommes les héritiers : je souhaite donc que la possibilité d’une telle formation soit rétablie dès la sixième ».

Mais quelques jours seulement après son installation au ministère de l’Education nationale, Olivier Guichard crée la surprise : « J’ai repris en le modifiant et en le complétant un arrêté qui avait été signé par M. Edgar Faure. Une augmentation de l’horaire de français de la classe de cinquième permettra de donner à tous les élèves une initiation au latin, notamment par le biais de l’étymologie. Je suis assuré que cette mesure est plus favorable aux options de latin en quatrième que l’étude du latin sous forme pure et simple d’option en classe de cinquième ». Le nouveau président de la République se contente finalement de ce ''compromis'', avec quelque réserve.

Le 12 décembre 1970, lors de l'Arbre de Noël de l'Elysée , Georges Pompidou s'adresse à l'un des élèves présents et lui demande quelle est sa « place »  en français ; l'enfant lui répond « deuxième », et le Président de la République poursuit alors devant son public : « très bien, les compostions existent donc encore dans ton école, c'est parfait ». Et il continue : « en dépit des changements de programmes et des réformes pédagogiques, il faut maintenir le français, l'orthographe et le calcul, et même les fables de La Fontaine ».

A l'instar de Jean-Michel Blanquer, qui se retrouve par ailleurs une nouvelle fois à proximité de Georges Pompidou dans la louange qu'il a faite le 7 avril dernier de l'agrégation et de la Société des agrégés à l'occasion de l'inauguration de ''la Maison de l'agrégation''  (en assénant au passage un aphorisme quelque peu énigmatique : « l'excellence ne doit pas faire peur ») : « loin d'être un objet du passé, la Société des agrégés porte des valeurs d'excellence et de solidarité », l'agrégation étant « un concours qui tire vers le haut l'ensemble du système solaire ». Et les agrégés "le sel de la terre". Pas moins!

Même si, à la réflexion, Jean-Michel Blanquer n'y est peut-être pas allé aussi fort que l'ancien président de la République. En effet, il y a tout juste un demi-siècle, Georges Pompidou qui n'était alors que le Premier ministre, avait été lui aussi convié à prendre la parole devant les membres de la Société des agrégés en janvier 1968. Il juge les agrégés de « meilleure qualité » (que les autres professeurs) et les qualifie de « denrée exceptionnelle ». Il termine en affirmant qu' « il est souhaitable que des professeurs travailleurs rencontrent des élèves travailleurs et réciproquement » (les professeurs non agrégés étant sans doute moins ''travailleurs''?).

Aux antipodes de cette position, on retrouve Edgar Faure qui est évidemment très critiqué par Georges Pompidou quand il envisage fin 1968 de supprimer les concours différenciés de l'agrégation et du CAPES. Décidément, il n'était guère possible pour ces deux là de s'entendre. A l'inverse de Jean-Michel Blanquer avec Georges Pompidou, à un demi-siècle de distance.

Y aurait-il plusieurs façons d'être ''à droite'' , ou bien ''plus ou moins de droite'' en France ? Peut-on s'attendre à ce qu'un jour Emmanuel Macron (à l'instar du Général de Gaulle) s'écrie : « c'est terrible d'avoir un ministre de l'Education nationale conservateur ! ». Une bonne question à poser dimanche prochain au Président de la République ?

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