Des violences scolaires en hausse en raison du laxisme?

Il est difficile de savoir ( à l’instar des viols par exemple ) ce qui peut relever d’une augmentation effective des violences scolaires ou simplement d’une augmentation de leur visibilité, de leur accès à la place publique. Mais elles sont à coup sûr encore sous-estimées, voire occultées dans les établissements qui ne tiennent pas à être ‘’stigmatisés’’.

 

 

L’investigation historique de longue durée que j’ai faite pour l’ouvrage " Histoires vraies des violences à l’école " que j’ai écrit avec Francis Lec ( l’avocat-conseil national des Autonomes de solidarité laïque, une mutuelle chargée de venir en aide à ses 600000 adhérents lorsqu’ils sont victimes des ‘’risques du métier’’ ), montre en tout cas que des violences à l’Ecole ont eu lieu de tout temps et partout, y compris dans les établissements les plus huppés.

L’enquête dite de ‘’victimisation’’ " ESPAD ", réalisée à l’échelon européen en 2003 et menée en France par l’INSERM sous la direction de Marie Choquet, le confirme pour la période contemporaine. Près de 17000 collégiens et lycéens français, âgés de 12 ans à 18 ans et relevant de 400 établissements différents ont rempli un questionnaire sur les conduites violentes dont ils avaient été les auteurs et/ou les victimes durant les douze mois précédant l’enquête. Et à l’issue de cette recherche, Marie Choquet a tenu à souligner que, " les violences sont mieux réparties qu’on ne le croit. Raisonner en termes de mauvais établissements a tendance à caricaturer la réalité et à faire oublier la violence non dite présente dans les bons établissements ".

 

 

Alors même qu’il y avait moins de 2% d’une classe d’âge qui fréquentait les établissement secondaires – l’élite de l’élite donc – les peines prévues et employées jusqu’au moins la moitié du XIX° siècle ( et parfois bien après ) étaient extrêmement fortes : le fouet ou au moins la férule et la prison. Tout cela en dit long sur la violence du rapport de forces qui était alors institué dans ces établissements d’élites eux-mêmes pour contenir les désordres redoutés.

On peut citer en particulier les prisons du grand lycée parisien Louis-le-Grand, qui avaient même servi de cellules de punition aux prisonniers de la Terreur. Et pourtant, s’il y a eu un établissement secondaire soumis à des révoltes récurrentes au XIX° siècle, ce fut bien le lycée Louis-le-Grand ! La révolte de 1883 est la plus célèbre. Un surveillant incrimine un élève qui est alors exclu de l’internat. Il crie à l’injustice. Chahuts dans la cour. Le proviseur appelle sept agents de police et procède à l’expulsion des plus turbulents. Trois cents élèves montent dans les dortoirs : les vitres, les vases de nuit, les lavabos sont cassés et jetés ; les matelas sont éventrés à coups de couteau. Les agents de police, renforcés par des troupes nouvelles ( ils sont alors soixante ) bloquent les émeutiers dans un dortoir. Armés de tessons de vase et de barres de fer arrachés aux lits, les élèves se battent contre eux. Les dégâts matériels sont évalués à 20000 francs/or ( soit le revenu annuel moyen de dix enseignants ). Les sanctions suivent rapidement : 89 élèves sont exclus définitivement de Louis-le-Grand et 13 autres de tous les lycées de Paris. Cela n’empêchera pas une autre révolte, cinq ans plus tard.

Evidemment, les conservateurs de l’époque mettent en cause l’air du temps laxiste depuis que les républicains ont pris le pouvoir. Le journal " Le Gaulois " du 15 mars 1883 accuse : " Les collégiens de Louis-le-Grand se battent contre les agents de ville. On enseigne à l’écolier qu’il a des droits, et il fait des barricades dans son dortoir pour chasser ses maîtres. On lui défend de croire en Dieu, et il ne respecte plus personne ". Le journal royaliste " Le Clairon " du 14 mars est encore plus direct : " Les auteurs responsables de cette révolte sont Jules Ferry et Paul Bert qui ont eu une influence funeste sur ces adolescents en fringale d’émancipation prématurée".

Le 1° décembre 1882, le journal conservateur " L’Abbevillois " avait déjà pris prétexte d’une manifestation quelque peu débridée dans un lycée de jeunes filles de Montpellier pour s’en prendre au nouveau pouvoir républicain : " Une directrice d’externat déplacée harangue les externes qui démolissent les barrières, brisent les vitres et vomissent des obscénités à la face de la directrice de l'internat. Elles ont beuglé la Marseillaise. Ces infantes, élevées sur les genoux de la République dans le culte des idées nouvelles que résume la formule ‘’ni Dieu ni Maître’’, promettent de fières épouses aux infortunés crétins qui voudraient bien les honorer de leur confiance. Que de promesses, sapristi, dans les incartades de ces Louise Michel en herbe pour qui l’insurrection est déjà le plus sacré des devoirs ! ".

 

On voit qu’il ne faut pas attendre mai 68 pour qu’il y ait des mises en cause de cet acabit par les conservateurs ; au moment même, donc, de la mise en place de l’Ecole républicaine et laïque…

En réalité la période la plus intensive des révoltes lycéennes a eu lieu pendant la période de l’Ordre moral. De 1870 à 1879 ( année de la fin de l’Ordre moral et du début de la Troisième République triomphante ) on comptabilise quatre-vingt révoltes lycéennes ( sur guère plus d’une centaine de lycée existant alors en France ). Ainsi, durant l’Ordre moral, 8% des lycées de France se sont révoltés chaque année, en moyenne, pour des raisons disciplinaires. Imagine-t-on ce que cela serait actuellement ? Que ne dirait-on pas ! Alors, vive le retour à l’Ordre moral ?

 

 

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