claude lelièvre
Historien de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

758 Billets

1 Éditions

Billet de blog 10 juil. 2018

claude lelièvre
Historien de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

Les enseignants: mérite, prime et émancipation

Le ''mérite'' et l'''émancipation'' sont les deux maîtres-mots du dernier discours présidentiel. Cela mérite une prime : celle de « l'avancement au mérite » ou celle d' « une prime au mérite » ? Historique d'une émancipation.

claude lelièvre
Historien de l'éducation
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Ceux qui sont un peu au fait de la situation et de la position des enseignants (mais sans en connaître vraiment les arcanes) sont souvent étonnés que les professeurs acceptent volontiers dans les faits « l'avancement au mérite » (sous les espèces du « grand choix », du « petit choix » et de « l'ancienneté »), alors même qu'ils se déclarent volontiers hostiles à l'institution d' « une prime au mérite ».

Cela s'explique sans doute en partie parce qu'il ne s'agit pas le plus souvent des mêmes critères d'attribution (si tant est que ceux-ci existent vraiment sans contestation possible, qu'il s'agisse de « l'avancement au mérite » ou bien d' « une prime au mérite »...)

Cela s'explique aussi (et sans doute surtout) parce que ce ne sont pas foncièrement les mêmes ''autorités'' qui peuvent s'avérer importantes dans les évaluation et les répartitions à faire. Il s'agit plutôt des autorités ''pédagogiques'' (relativement ''lointaines'') pour l' « avancement au mérite » ; et plutôt des autorités ''administratives'' (relativement ''proches'') pour « une prime au mérite ».

Et c'est ainsi que l'on retrouve la partition complexe ''émancipation'' et '' mérite''.  Or, cela a pour le moins autant à voir avec un ''bonapartisme au petit pied'' qu'avec des moments aigus'' libéraux'' (voire ''ultralibéraux''), comme le montre l'historique suivant (assez longuet, mais significatif)

Il faut savoir en effet que dans son œuvre de réorganisation de l’enseignement secondaire, le Premier consul Napoléon Bonaparte a créé en 1802 les ‘’lycées’’ (dominés par la forte autorité du ‘’proviseur’’) qui ont succédé aux ''écoles centrales’’ issues de la Révolution française (qui – elles - avaient une direction collectives). Il a aussi institué les ‘’inspecteurs généraux’’ (chargés de visiter les lycées tous les ans, afin d’examiner « toutes les parties de l’enseignement et de l’administration », et qui n’avaient alors aucune spécialité disciplinaire particulière). Devenu Napoléon Ier, il a créé en outre, par le décret impérial du 17 mars 1808, les académies et leurs responsables : les recteurs, assistés d’inspecteurs d’académie.

Les professeurs de lycée sont inspectés par les inspecteurs généraux au moins tous les deux ans, souvent tous les ans.  Ils reçoivent aussi ‘’la visite’’ du recteur et/ou d’un inspecteur d’académie au moins une fois par an. Tous les ans, les proviseurs (pour les lycées) et les principaux (pour les collèges municipaux) adressent une notice sur chacun de leurs professeurs, qui est complétées par les appréciations successives de l’inspecteur d’académie et du recteur (et qui est envoyée finalement au ministre de l’Instruction publique)
Avec le temps, ’’l’inspection’’ (la ‘’surveillance’’ ?) va être de plus en plus distante dans le temps et l’espace (de plus en plus espacée dans le temps, et de moins en moins le fait des autorités administratives et/ou de ‘’proximité’’). Elle va aussi être de plus en plus ‘’spécialisée (par la discipline et le grade) et de moins en moins ‘’intrusive’’ (les autorités de proximité ne pénétrant plus en principe dans les classes pour ‘’inspection’’, et les inspecteurs ‘’disciplinaires’’ prévenant nettement à l’avance de leur venue).

Au début de la troisième République, la notice (remplie par les Inspecteurs généraux) intitulée « Renseignements confidentiels » cède la place à une fiche « Notes et propositions », avec comme critères : « 1) Conduite, caractère, considération personnelle ;2) Exactitude, zèle dans l’accomplissement des devoirs professionnels ;3) Aptitude pédagogique :a) discipline, autorité sur les élèves, usages des punitions ;b) enseignement : savoir, méthodes, qualités diverses, résultats obtenus » ».
Au début de la troisième République également, dans les années 1880, la visite globale par les inspecteurs généraux cède le pas à une visite essentiellement dans la classe, ce qui amène la spécialisation disciplinaire en trois groupes : lettres, sciences, langues vivantes. Et à partir de la fin du XIXème siècle, le mouvement fédératif des professeurs de lycée dénonce le jugement de membres de l’administration qui ne peuvent être compétents dans d’autres disciplines que la leur. Il lui est donné assez vite raison sous la troisième République.

L’attachement des agrégés à ne pas subir d’inspection de la part de non agrégés explique qu’en 1964 on ait décidé de ne recruter les Inspecteurs pédagogiques régionaux (nouvellement créés) que parmi les agrégés. Enfin, depuis le ministère  d’Alain Savary, en 1983, l’inspection ne doit plus être inopinée.
Ce mouvement général ne s’est pas fait sans mal, sans à coups et tout d’un coup. Mais les professeurs tiennent à ces ‘’acquis’’ et ne peuvent que voir d’un très mauvais œil tout ce qui (de loin ou de près)  peut leur apparaître comme un retour en arrière et une menace sur leurs ‘’libertés ’’, voire leur ''émancipation''.

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Viols, tortures et disparitions forcées : en Iran, dans le labyrinthe de la répression
Pour les familles, l’incarcération ou la disparition d’un proche signifie souvent le début d’une longue recherche pour savoir qui le détient et son lieu de détention. Le célèbre rappeur Toomaj, dont on était sans nouvelles, risque d’être condamné à mort.
par Jean-Pierre Perrin
Journal — Outre-mer
Karine Lebon, députée : « Ce qui se passe à La Réunion n’émeut personne »
La parlementaire de gauche réunionnaise dénonce le désintérêt dont les outre-mer font l’objet, après une semaine marquée par le débat sur les soignants non vaccinés et le non-lieu possible sur le scandale du chlordécone. 
par Mathieu Dejean et Pauline Graulle
Journal
Loi « anti-squat » : le gouvernement se laisse déborder sur sa droite
En dépit de la fronde des associations de mal-logés et l’opposition de la gauche, l’Assemblée a adopté la proposition de loi sur la « protection des logements de l’occupation illicite » à l’issue d’un débat où le texte a été durci par une alliance Renaissance-Les Républicains-Rassemblement national.
par Lucie Delaporte
Journal — Asie et Océanie
Après les inondations, les traumatismes de la population du Pakistan
Depuis 2010, des chercheurs se sont intéressés aux effets dévastateurs des catastrophes naturelles, comme les inondations, sur la santé mentale des populations affectées au Pakistan. Un phénomène « à ne surtout pas prendre à la légère », alerte Asma Humayun, chercheuse et psychiatre à Islamabad.
par Nejma Brahim

La sélection du Club

Billet de blog
L’aquaculture, une promesse à ne surtout pas tenir
« D’ici 2050, il nous faudra augmenter la production mondiale de nourriture de 70% ». Sur son site web, le géant de l’élevage de saumons SalMar nous met en garde : il y a de plus en plus de bouches à nourrir sur la planète, et la production agricole « terrestre » a atteint ses limites. L'aquaculture représente-elle le seul avenir possible pour notre système alimentaire ?
par eliottwithonel
Billet de blog
La baguette inscrite au patrimoine immatériel de l'humanité
La baguette (de pain) française vient d’être reconnue par l’UNESCO comme faisant partie du patrimoine immatériel de l’humanité : un petit pain pour la France, un grand pas pour l’humanité !
par Bruno Painvin
Billet de blog
Et pan ! sur la baguette française qui entre à l’Unesco
L’Unesco s’est-elle faite berner par la Confédération nationale de la boulangerie-pâtisserie française ? Les nutritionnistes tombent du ciel. Et le pape de la recherche sur le pain, l’Américain Steven Kaplan s’étouffe à l’annonce de ce classement qu’il juge comme une « effroyable régression ». (Gilles Fumey)
par Géographies en mouvement
Billet de blog
La vie en rose, des fjords norvégiens au bocage breton
Le 10 décembre prochain aura lieu une journée de mobilisation contre l’installation d’une usine de production de saumons à Plouisy dans les Côtes d’Armor. L'industrie du saumon, produit très consommé en France, est très critiquée, au point que certains tentent de la réinventer totalement. Retour sur cette industrie controversée, et l'implantation de ce projet à plus de 25 kilomètres de la mer.
par theochimin