Les enseignants: mérite, prime et émancipation

Le ''mérite'' et l'''émancipation'' sont les deux maîtres-mots du dernier discours présidentiel. Cela mérite une prime : celle de « l'avancement au mérite » ou celle d' « une prime au mérite » ? Historique d'une émancipation.

Ceux qui sont un peu au fait de la situation et de la position des enseignants (mais sans en connaître vraiment les arcanes) sont souvent étonnés que les professeurs acceptent volontiers dans les faits « l'avancement au mérite » (sous les espèces du « grand choix », du « petit choix » et de « l'ancienneté »), alors même qu'ils se déclarent volontiers hostiles à l'institution d' « une prime au mérite ».

Cela s'explique sans doute en partie parce qu'il ne s'agit pas le plus souvent des mêmes critères d'attribution (si tant est que ceux-ci existent vraiment sans contestation possible, qu'il s'agisse de « l'avancement au mérite » ou bien d' « une prime au mérite »...)

Cela s'explique aussi (et sans doute surtout) parce que ce ne sont pas foncièrement les mêmes ''autorités'' qui peuvent s'avérer importantes dans les évaluation et les répartitions à faire. Il s'agit plutôt des autorités ''pédagogiques'' (relativement ''lointaines'') pour l' « avancement au mérite » ; et plutôt des autorités ''administratives'' (relativement ''proches'') pour « une prime au mérite ».

Et c'est ainsi que l'on retrouve la partition complexe ''émancipation'' et '' mérite''.  Or, cela a pour le moins autant à voir avec un ''bonapartisme au petit pied'' qu'avec des moments aigus'' libéraux'' (voire ''ultralibéraux''), comme le montre l'historique suivant (assez longuet, mais significatif)

Il faut savoir en effet que dans son œuvre de réorganisation de l’enseignement secondaire, le Premier consul Napoléon Bonaparte a créé en 1802 les ‘’lycées’’ (dominés par la forte autorité du ‘’proviseur’’) qui ont succédé aux ''écoles centrales’’ issues de la Révolution française (qui – elles - avaient une direction collectives). Il a aussi institué les ‘’inspecteurs généraux’’ (chargés de visiter les lycées tous les ans, afin d’examiner « toutes les parties de l’enseignement et de l’administration », et qui n’avaient alors aucune spécialité disciplinaire particulière). Devenu Napoléon Ier, il a créé en outre, par le décret impérial du 17 mars 1808, les académies et leurs responsables : les recteurs, assistés d’inspecteurs d’académie.

Les professeurs de lycée sont inspectés par les inspecteurs généraux au moins tous les deux ans, souvent tous les ans.  Ils reçoivent aussi ‘’la visite’’ du recteur et/ou d’un inspecteur d’académie au moins une fois par an. Tous les ans, les proviseurs (pour les lycées) et les principaux (pour les collèges municipaux) adressent une notice sur chacun de leurs professeurs, qui est complétées par les appréciations successives de l’inspecteur d’académie et du recteur (et qui est envoyée finalement au ministre de l’Instruction publique)
Avec le temps, ’’l’inspection’’ (la ‘’surveillance’’ ?) va être de plus en plus distante dans le temps et l’espace (de plus en plus espacée dans le temps, et de moins en moins le fait des autorités administratives et/ou de ‘’proximité’’). Elle va aussi être de plus en plus ‘’spécialisée (par la discipline et le grade) et de moins en moins ‘’intrusive’’ (les autorités de proximité ne pénétrant plus en principe dans les classes pour ‘’inspection’’, et les inspecteurs ‘’disciplinaires’’ prévenant nettement à l’avance de leur venue).

Au début de la troisième République, la notice (remplie par les Inspecteurs généraux) intitulée « Renseignements confidentiels » cède la place à une fiche « Notes et propositions », avec comme critères : « 1) Conduite, caractère, considération personnelle ;2) Exactitude, zèle dans l’accomplissement des devoirs professionnels ;3) Aptitude pédagogique :a) discipline, autorité sur les élèves, usages des punitions ;b) enseignement : savoir, méthodes, qualités diverses, résultats obtenus » ».
Au début de la troisième République également, dans les années 1880, la visite globale par les inspecteurs généraux cède le pas à une visite essentiellement dans la classe, ce qui amène la spécialisation disciplinaire en trois groupes : lettres, sciences, langues vivantes. Et à partir de la fin du XIXème siècle, le mouvement fédératif des professeurs de lycée dénonce le jugement de membres de l’administration qui ne peuvent être compétents dans d’autres disciplines que la leur. Il lui est donné assez vite raison sous la troisième République.

L’attachement des agrégés à ne pas subir d’inspection de la part de non agrégés explique qu’en 1964 on ait décidé de ne recruter les Inspecteurs pédagogiques régionaux (nouvellement créés) que parmi les agrégés. Enfin, depuis le ministère  d’Alain Savary, en 1983, l’inspection ne doit plus être inopinée.
Ce mouvement général ne s’est pas fait sans mal, sans à coups et tout d’un coup. Mais les professeurs tiennent à ces ‘’acquis’’ et ne peuvent que voir d’un très mauvais œil tout ce qui (de loin ou de près)  peut leur apparaître comme un retour en arrière et une menace sur leurs ‘’libertés ’’, voire leur ''émancipation''.

 

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