1515 ? Les dates «historiques»... Quelle histoire !

Tout le monde connaît l'année, facile à retenir ; mais pas la date exacte (d'autant que la bataille de Marignan a duré deux jours : les 13 et 14 septembre 1515). La retenue et la sélection des dates ''historiques'' peuvent-elles ''aller de soi'' et s'imposer presque d'elles-mêmes ? On peut sérieusement en douter à l'aune de ces vingt dernières années.

Tout le monde connaît l'année, facile à retenir ; mais pas la date exacte (d'autant que la bataille de Marignan a duré deux jours : les 13 et 14 septembre 1515). La retenue et la sélection des dates ''historiques'' peuvent-elles ''aller de soi'' et s'imposer presque d'elles-mêmes ? On peut sérieusement en douter à l'aune de ces vingt dernières années.

1515 a été l'une des dates historiques ''emblématiques'' dès le début de l'enseignement de l'histoire de France dans les écoles communales de la troisième République (via notamment Ernest Lavisse et ses célèbres manuels d'histoire pour le primaire). Il y allait de l'exaltation du « roi chevalier » François I, permettant la mise en évidence du « chevalier sans peur et sans reproche » Bayard (censé avoir fait chevalier le roi lui-même sur le champ de bataille de Marignan) . Avec l'appui mnémotechnique de la date: 1515.

Ernest Lavisse en livre le secret sans fard dans son article « Histoire » paru en 1887 dans le « Dictionnaire pédagogique » :« Faisons-leur aimer Charles Martel à Poitiers, Roland à Roncevaux, Jeanne d'Arc, Bayard, tous nos héros du passé, même enveloppés de légendes […]. Puisque la religion ne sait plus avoir prise sur les âmes, puisque le paysan n'est plus guère occupé que de la matière et passionné que pour des intérêts, cherchons dans l'âme des enfants l'étincelle divine ; animons-là de notre souffle ».

Quant à la question de savoir si 1515 est une date vraiment historique qui vaut le coup (ce qui n'a jamais été la question de fond en l'occurrence), « abandonnons-là volontiers à la critique rongeuse des souris » (historiennes ou non).

Ces vingt dernières années les dates prescrites dans le primaire ont été établies à trois moments : en 1995 (ministère Bayrou), 2002 (ministère Lang) et 2008 (ministère Darcos). En 1995 : 20 dates ; en 2002 : 17 dates si l'on se contente des dates indiquées en gras dans les programmes (et que l'on néglige la trentaine d'autres dates en italiques, simplement suggérées) ; en 2008 : 21 dates. 1515, Marignan, ne figure que dans les programmes de 1995.

Sept dates seulement sont communes aux trois moments de décision (en 1995 , 2002 et 2008) : 52 avant Jésus-Christ (''Alésia'') ; 800 (couronnement de Charlemagne) ; 987 (Hugues Capet, roi de France) ; 1492 (Christophe Colomb en Amérique) ; 1789 (14 juillet, prise de la Bastille, pour l'un ; 1789, début de la Révolution française et Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, pour l'autre ; 14 juillet, prise de la Bastille, et 26 août, Déclaration des droits de l'homme et du citoyen, pour le dernier) ; 1848 (le suffrage universel pour le premier ; ou le suffrage universel masculin et l'abolition de l'esclavage, pour les deux autres) ; 1882 (école gratuite, laïque et obligatoire ; avec Jules Ferry en sus pour le dernier).

Six dates sont communes aux programmes de 1995 (Bayrou) et 2008 (Darcos): 496 (baptême de Clovis) ; 22 septembre 1792 (proclamation de la République) ; 1804 (Napoléon I, empereur des Français) ; 11 novembre 1918 (l'armistice de la Grande Guerre) ; 18 juin 1940 (l'appel du général de Gaulle) ; 8 mai 1945 (fin de la Seconde Guerre mondiale pour l'un, en Europe pour l'autre).

Deux dates sont communes aux programmes de 1995 (Bayrou) et 2002 (Lang) : 1914-1918 (la France dans les deux guerres mondiales, pour l'un ; la première guerre mondiale, pour l'autre) ; 1959-1945 (l'occupation et la libération de la France, pour l'un ; la seconde guerre mondiale, pour l'autre).

Deux dates sont communes aux programmes de 2002 (Lang) et 2008 (Bayrou) : 1945 (droit de vote des femmes en France) ; 1958 ( Cinquième République, pour l'un ; Charles de Gaulle et la fondation de la Cinquième République, pour l'autre).

Cinq dates ne figurent que dans les programmes de 1995 (Bayrou) : 1431 (mort de Jeanne d'Arc) ; 1515 (Marignan) ; 1643-1715 (Louis XIV et la monarchie absolue) ; 1841 (loi interdisant le travail des enfants de moins de 8 ans) ; 1889 (Exposition universelle et tour Eiffel).

Six dates ne figurent que dans les programmes de 2002 (Lang) : -6 ou-4 (naissance de Jésus-Christ qui meurt autour de 30 ans) ; 476 (fin de l'empire romain d'Occident) ; 1453 (le Polonais Copernic affirme que la Terre tourne autour du soleil) ; 1661 (début du règne personnel de Louis XIV) ; 1815 (chute de Napoléon) ; 1875 (Troisième République).

Cinq dates ne figurent que dans les programmes de 2008 (Darcos): 1905 (loi de Séparation des Eglises et de l'Etat) ; 1916 (bataille de Verdun) ; 1957 (traité de Rome) ; 1989 (chute du mur de Berlin), 2002 (l'Euro, monnaie européenne).

Finalement, sur l'ensemble de la période, 33 dates différentes ont été retenues, et seules 7 d'entre elles ont été communes lors des trois moments de décision (1995, 2002 et 2008). En revanche, la moité d'entre elles (16 exactement) n'ont été retenues que lors d'un seul des moments de décision (en 1995, ou en 2002, ou en 2008). Le plus évident...c'est que la retenue et la sélection des dates ''historiques'' à enseigner ne semblent guère aller de soi.. Mais personne ne parait douter qu'il faut en enseigner (de l'ordre d'une vingtaine) dans l'enseignement primaire.

 

 

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