Pauvres ''hussards noirs de la République'' !

Pourquoi ''noirs'' ? Pourquoi cette couleur du '' sacrifice mondain'' à l'instar des congréganistes ? Parce que la République comptait sur eux pour qu'ils se dévouent pour elle sans que cela puisse lui coûter beaucoup. Et si cette expression fait florès actuellement, surtout du côté gouvernemental, ce n'est sans doute pas par hasard.

Historiquement, le noir dans l'habillement a concerné les normaliens et les normaliennes des écoles normales primaires (de véritables « séminaires laïques » disait-on à l'époque)

« Les hussards noirs de la République » désignés comme tels par Charles Péguy ne sont nullement les instituteurs en poste mais les normaliens de l'époque, en 1880, lorsque Péguy était élève de l'école annexe de l'école normale primaire du Loiret. Les normaliens avaient alors un uniforme (contrairement aux enseignants en poste du primaire public, qui n'en ont jamais porté).

« Un long pantalon noir, avec un liséré violet. Un gilet noir. Une longue redingote noire, bien droite, bien tombante; mais deux croisements de palmes violettes aux revers. Cet uniforme civil était une sorte d'uniforme militaire [...] Quelque chose comme le fameux cadre noir de Saumur [...]. Porté par ces gamins qui étaient vraiment les enfants de la République. Par ces jeunes hussards noirs de la République. Par ces nourrissons de la République. Ils avaient au moins quinze ans. Toutes les semaines, il en remontait un de l'école normale vers l'école annexe; et c'était toujours un nouveau » (Charles Péguy, "Les Cahiers de la quinzaine'', 16 février 1913).

La tenue exigée des normaliennes de l'enseignement primaire était calquée directement  sur l’habit religieux. Elles devaient alors avoir dans leur trousseau, selon le règlement: une robe noire en cachemire ou croisé de laine unie ; jupe unie; corsage uni; un mantelet de même étoffe fait exactement sur le modèle de l'école; un manteau de drap noir fait exactement d'après le modèle de l'école.

Le dévouement paye-t-il ? Doit-il être payé ? Est-il, de fait, payé plus en paroles qu'en espèces sonnantes et trébuchantes ? Est-on actuellement dans une phase en pointe d'un éternel recommencement où une certaine reconnaissance symbolique se substitue à une reconnaissance effective ''mondaine'' ? On verra. Mais on a des raisons de s'interroger...

Comme l'a bien mis en évidence l’historien anglais Théodore Zeldin dans son "Histoire des passions françaises"' : « En 1914, les instituteurs d’Alsace-Lorraine [alors sous souveraineté allemande] recevaient un salaire deux fois plus élevé que celui de leurs collègues français et, dans une enquête internationale, les enseignants du primaire en France furent classés comme les plus mal payés d’Europe, venant à la vingt-cinquième place, à égalité avec ceux du Monténégro. ».

C'était juste au moment (1913) où Charles Péguy lançait l'expression qui fait plus que jamais florès : « les hussards noirs de la République »

 

 

 

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