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Billet de blog 11 janv. 2019

Blanquer ira-t-il jusqu'à «mettre la pauvreté en prison»?

Cela a été la formule employée par le leader de la droite cléricale au Sénat – Hervé de Saisy – en 1881 pour tenter de s'opposer à la loi d'obligation de scolarisation de Jules Ferry et aux peines prévues contre les parents contrevenants.

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Jules Ferry répond ce même 14 juin 1881: " on ne passera pas notre temps à des poursuites, à des procès, à des condamnations ; ce n’est pas le gendarme qui sera le grand ressort de cette loi ; la condamnation judiciaire est nécessaire comme réserve ; mais notre loi, si vous voulez la lire, est toute faite de contrainte morale "

Il y a 10 ans, en décembre 2009, l’UMP a lancé une pétition pour une meilleure application du titre III de la loi du 31 mars 2006: " La loi du 31 mars 2006 pour l’égalité des chances prévoit, en son titre III, la création d’un contrat de responsabilité parentale et la faculté de suspendre tout ou partie des prestations familiales afférentes à l’enfant dans le cas d’un manquement de ce dernier à l’obligation d’assiduité. Si vous êtes pour une meilleure application de la loi du 31 mars 2006, signez la pétition du Mouvement populaire " ( http://www.u-m-p.org/petitions/allocation-parents )

L'antécédent de l'Angleterre qui s’était déjà engagée, depuis le début de ce troisième millénaire, dans une politique résolument répressive envers les parents jugés responsables de l’absentéisme de leurs enfants apparaissait pourtant fort peu convaincant . Entre 2005 et 2007, pas moins de 133 parents ont été emprisonnés pour cette seule raison ; ce qui n’a pas empêché par ailleurs la distribution de plus de 8000 amendes à d’autres parents (pour le même motif) dans la seule année 2008 alors que la prison infligée aux autres était sensée les faire réfléchir et ramener leurs enfants à l’école. Dans le même temps, le taux d’absentéisme est passé de 0,7% à 1%, alors même que le nombre de parents emprisonnés passait – lui - de 51 par an en 2002-2004, à 82 en 2005-2007.

Aujourd'hui (on n'arrête pas le'' progrès'') il ne s'agit plus seulement de la fréquentation scolaire mais des violences des élèves. Le 17 novembre 2018, le chef du gouvernement Edouard Philippe a chargé le député LREM StéphaneTesté d'une mission temporaire sur ''la protection de l'école'' dont la lettre de mission demande notamment des propositions sur "la responsabilisation des familles et l'accompagnement à la parentalité pour prévenir les violences, l'ensemble des comportements inadaptés ou encore l'absentéisme scolaire"

Il est vrai qu'à la suite du déferlement sur internet de "pasdevagues'' il peut sembler politiquement opportun à certains politiques de substituer une cible à une autre, et de faire retomber la ''responsabilité'' des violences scolaires sur les parents.

Et notre ministre actuel de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer en a remis une couche en proclamant jeudi dernier lors d'une visite dans les Hautes Alpes qu'il fallait prendre des mesures comme celles de retraits d'allocations familiales pour "les parents complices d'une évolution violente" de leurs enfants, une formule qu'il a reprise et confirmée plus tard avec complaisance dans la journée.

"Complices'', il faut oser ! D'autant qu'il s'agit à l'évidence d'un préjugé de classe, car ceux qui peuvent être sérieusement ''touchés au porte-monnaie'' ce sont les pauvres. "Classes laborieuse, classes dangereuses'' pense-t--on depuis longtemps dans certains milieux. Comme si les violences scolaire (et les élèves violents) pouvaient être circonscrits à la sphère des milieux socialement en difficulté. On n'est pas en plein ''pragmatisme'' (soi-disant cher à Jean-Michel Blanquer) comme le montre l'antécédent de l'Angleterre, mais en pleine idéologie et manoeuvre politique. Mais Jean-Michel Blanquer n'est-il pas toujours empressé lorsqu'il s'agit des aspects politiciens de son ministère?

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