Lien avec l'Eglise: le Président a semé ses «cailloux» en «petit Poucet» malin

Certains avaient du mal à y croire en dépit de quelques mises en garde fondées sur quelques réalités avérées ; mais c'est devenu maintenant évident après la présence sans précédent du président de la République à la «conférence des évêques» et ses déclarations. A une grande distance d'un autre «jupitérien» non moins catholique, Charles de Gaulle...

Trois de mes quinze derniers billets sur Médiapart avaient justement été consacrés aux ''petits cailloux'' qui annonçaient toute une ligne... Petits rappels.

1-« Joyeuses Pâques : deux cadeaux historiques au privé ! » (29 mars 2018).

2-« L'étrange déclaration de Blanquer devant les représentants des cultes (28 décembre 2017) : «le ministre de l''Education nationale a déclaré que ''les esprits sont mûrs'' pour que soit développé l'enseignement du fait religieux dans l'Education nationale. De quoi peut-il s'agir puisque cet enseignement existe déjà, et que les ''esprits'' se sont révélés ''mûrs'' pour cela depuis pas mal de temps?  Et c'est d'autant plus ''étrange'' que, selon « Le Monde » du 23 décembre, « les douze hommes de religion ont demandé alors si les cultes seraient associés à la construction de ces programmes et ont compris que la porte ne serait pas fermée »

3-« Un ''conseil des sages de la laïcité'' foldingue » (10 janvier 2018) : « Deux propositions de nominations en tant que représentants experts de telle ou telle confession religieuse font en particulier problème. Celle de Ghaleb Bencheikh, islamologue, théologien, animateur de l’émission radiophonique “Questions d’islam” sur France Culture ; et, depuis l'an 2000, de l'émission Islam sur France 2 . Et celle de Rémi Brague, philosophe catholique membre depuis 2009 de l'Académie catholique de France, qui intervient volontiers sur ''Radio Courtoisie''. On devrait pourtant se souvenir que l'institution d'une Ecole républicaine laïque a commencé par l'éviction de tout représentant (sous quelque forme que ce soit) de confessions religieuses dans les instances de direction du ministère de l'Instruction publique (à commencer par la réforme emblématique du Conseil supérieur de l'Instruction publique en date du 27 février 1880) » .

Tout cela, bien sûr, n'a pu avoir lieu sans l'aval du président de la République (et figure de fait parmi les cailloux les plus pointus du ''petit poucet'' Macron), tout en donnant une certaine idée de ce que peut signifier concrètement le ''rapprochement avec l'Eglise'', « réparer le lien abîmé entre l'Eglise et l'Etat ».

Emmanuel Macron et Charles de Gaulle ont été tous les deux éduqués dans des établissements jésuites. Et ils sont devenus tous deux présidents de la République. La comparaison s'impose en l'occurrence, même à un demi-siècle de distance.

La mise en place de la loi Debré à laquelle le général de Gaulle a été très attaché pourrait laisser croire qu'Emmanuel Macron et Charles de Gaulle sont fondamentalement en phase. Mais rien n'est moins sûr. Le général de Gaulle a rédigé de sa main l’article 1 de la loi : «  Dans les établissements privés ayant passé un contrat, l’enseignement est soumis au contrôle de l’Etat : l’établissement, tout en conservant son caractère propre, doit donner l’enseignement dans le respect total de la liberté de conscience ; tous les enfants, sans distinction d’origine, d’opinion ou de croyance y ont accès ». L’exposé des motifs de la loi énonce explicitement une différenciation nette entre éducation et enseignement : « Si l’éducation peut et doit garder sa diversité traditionnelle, l’enseignement proprement dit doit contribuer à faire disparaître tout ce qui pourrait diviser la jeunesse française. Il faut que l’action de l’Etat, de concert avec les intéressés, permette le rapprochement des enseignements, donc des esprits ».

Et ce n'est surtout pas le moment de l'oublier, ou de tergiverser à ce propos ! Et envers quelque religion que ce soit d'ailleurs... Lors du vote de cette loi, fin décembre 1959, le sénateur Prelot (président de ''l'Association parlementaire pour la liberté de l'enseignement''), loin de considérer la loi Debré « comme une loi d'aide à l'enseignement privé » y a vu « le statut d'un régime semi-public de l'enseignement, ce qui est un régime tout différent » regrette-t-il . Edouard Lizop (l'animateur du ''Secrétariat d'études pour la liberté de l'enseignement'') a appelé à la prudence : « cette loi est pour l'enseignement privé pleine de dangers, et c'est avec une vigilance constamment en éveil qu'elle devra être appliquée »

En octobre 1958, le Général de Gaulle a livré quel était son son principe de base en écrivant au cardinal Grente (archevêque du Mans) que « à moins que l'Etat ne soit ecclésiastique », il ne voyait pas qu'« il puisse être autre chose que laïque ». Et le très catholique François Mauriac l'a souligné avec force et une pointe de regret : « ce grand chef temporel ne touche jamais au spirituel […]. il ne paraît pas croire que le spirituel en tant que tel relève de la politique » (François Mauriac, « De Gaulle », Grasset, 1964, p.94).

Comme l'a encore rappelé très opportunément Jean-Paul Delahaye (actuel président du CNAL) en citant Jules Ferry : « Lorsque l'on veut chercher à assurer la paix entre deux puissances rivales, l'Etat et l'Eglise, la constitution laïque de la société et le pouvoir ecclésiastique ; lorsque l'on veut que ces deux puissances morales vivent en paix, la première condition, c'est de leur prescrire de bonnes frontières. Ce n'est pas dans la confusion des attributions, dans le mélange des idées qui ne peuvent conduire qu'à la discorde » (Sénat, juin 1881).

PS: Un passage de l'intervention d'Emmanuel Macron devant la "Conférence des évêques" a concerné directement les professeurs de ''Sciences de la Vie et de la Terre''  (et leurs programmes d'enseignement): "J'ai décidé que l'avis du conseil consultatif national d'Ethique n'était pas suffisant et qu'il fallait l'enrichir d'avis de responsables religieux". Encore un ''petit caillou'' pointu bien concret (et significatif)...  

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.