Blanquer, la Jeunesse et les Sports. Quel précédent? Quels enjeux?

La seule fois où il y a eu sous la Cinquième un ministère de l'Éducation nationale, de la Jeunesse et des Sports a eu lieu de juin 1988 à avril 1992 avec Jospin, et Bambuck secrétaire d''Etat de la Jeunesse et des Sports. Puis il y eut le duo raté de Guy Drut ministre de la Jeunesse et des Sports et de Bayrou ministre de l'Education nationale, de l'Enseignement supérieur et de la recherche.

On aurait tort de prendre le remaniement du périmètre du ministère de Jean-Michel Blanquer à la légère. Il peut avoir des enjeux loin d'être négligeables; et un retour sur le passé permet d'y voir plus clair.

Après les élections gagnées par la gauche en mai 1988, ''l’Education nationale et la Jeunesse et les Sports'' sont réunis sous la même autorité ministérielle. C’est la première fois qu’est affirmée par le ministère de l’Education nationale la volonté d’une politique globale d’aménagement des temps de vie du jeune pour lui assurer un développement harmonieux. Elle est exprimée par la circulaire du 2 août 1988, cosignée par Lionel Jospin (ministre de l’Education nationale) et par le secrétaire d’Etat chargé de la Jeunesse et des Sports (Roger Bambuck). Elle traite des temps scolaires, périscolaires et extrascolaires dans le cadre de projets éducatifs globaux. Elle se fonde sur le partenariat le plus large possible regroupant commune, école, associations, et tous organismes ou volontaires pouvant leur accorder leur concours.

La loi d’orientation promulguée le 14 juillet 1989 déclare qu’il convient de mettre l’élève (sinon le jeune) au centre du système éducatif. En l’occurrence, il s’agit de prendre sérieusement en compte les « rythmes scolaires ». Le temps scolaire doit être réorganisé et le raccourcissement de la journée de classe encouragé ; l’action éducative périscolaire doit prolonger et diversifier l’enseignement ; les activités complémentaires doivent être plus variées, articulées avec les contenus scolaires et occuper une partie du temps disponible.

Au printemps 1993 , la droite remporte les élections législatives. Cette orientation éducative n'est pas poursuivie par le nouveau ministre de l'Education nationale René Monory. Mais la question est reposée à partir de l'élection de Jacques Chirac à la présidence de la République en 1995.

Dès la rentrée scolaire 1995, dans un entretien télévisé sur France 2 , le nouveau président de la République Jacques Chirac indique le cap : « L’égalité des chances, c’est aussi une modification forte des rythmes scolaires. On a vu les résultats exceptionnels de l’expérience qui se déroule à l’initiative de Philippe Séguin à Epinal. Eh bien ! je crois que sur la durée du septennat, il faut que nous ayons partout, en France, un système qui consacre le matin aux disciplines de la connaissance traditionnelle et l’après-midi aux disciplines sportives et aux disciplines de la sensibilité, les enseignements artistiques au sens le plus large du terme ».

Pour des raisons d’équilibre politique de la majorité présidentielle, François Bayrou a été reconduit à la tête du ministère de l’Education nationale, alors même que l'on connaît sa prudence voire sa réserve sur le sujet des « rythmes scolaires ». C’est donc à Guy Drut, un fidèle de Jacques Chirac, qu’est dévolu le rôle de créer une dynamique à partir de son ministère de" la Jeunesse et des Sports" (ce qui va heurter inévitablement la forte administration de l’Education nationale, tentée de prendre une attitude attentiste). On va donc se trouver dans la situation quelque peu paradoxale où celui qui a explicitement la charge de l’Ecole va se désintéresser de la question des rythmes scolaires, tandis que celui qui a traditionnellement en charge les temps hors scolaires, et particulièrement ceux des loisirs et des vacances, va « piloter » des expérimentations se déroulant en grande partie sur le temps scolaire. Un duo d'enfer, et une politique mal partie.

Guy Drut tente de mettre en œuvre une politique d’aménagement des rythmes scolaires sur cinq jours avec réduction de la durée quotidienne de classe, et des propositions d’activités complémentaires. Il lance dès l’automne 1995 le label « site pilote » qu’il rend opérationnel pour la rentrée 1996. Le 25 janvier 1996, il annonce une base expérimentale de 200 communes.

Lors du colloque du 6 mai 1997 qui dresse le bilan des expérimentations en cours, Guy Drut affirme que « la question n’est plus de savoir s’il faut généraliser ces nouveaux rythmes scolaires, mais comment il faut faire pour les généraliser ». Il considère que cela doit avoir lieu dans les cinq ans à venir car « si l’expérience dure trop longtemps, on court le risque d’une école à deux vitesses "

Selon l’évaluation des premières expériences (menées dans les "sites pilotes" auprès de leurs 100 000 élèves) la semaine de cinq jours avec au moins trois après-midi consacrés aux activités artistiques ou sportives a eu des effets bénéfiques sur le comportement des enfants, « plus attentifs en classe et plus épanouis ». Pour autant, il n’a pas été possible de mettre en évidence une amélioration de leurs résultats scolaires. Guy Drut conclut que « le passage de l’expérimentation à la généralisation demandera au Parlement de légiférer".

Mais l’échec de la majorité présidentielle aux élections législatives de mai-juin 1997, à la suite de la dissolution inopinée de l’Assemblée nationale, ôte à Jacques Chirac et à son protégé Guy Drut la possibilité de légiférer en la matière....

Jean-Michel Blanquer ne va pas se trouver dans la situation du duo d'enfer ''Guy Drut-François Bayrou" mais au contraire dans le cadre du seul ministère de ''l'Education nationale, de la Jeunesse et des Sports" qui a précédé le sien. Ironie de l'histoire, va-t-il tenter de mettre, à l'instar de Lionel Jospin et de sa loi d'orientation de 1989, ''le jeune au centre du système éducatif"?

.On doit en tout cas avoir à l'esprit ce que disait déjà Jean-Michel Blanquer le 19 mai dernier devant le Sénat: "Nous avons à penser une place supplémentaire du sport et de la culture à l'école. Une contrainte forte peut nous amener à une évolution positive car on avait déjà l'objectif de développer la place du sport et de la culture. Ce qui préfigure cela c'est le 2S2C" (un dispositif périscolaire qui devait prendre en charge une partie des élèves pendant la période de déconfinement avec des activités sportives et culturelles).

 Ainsi le dispositif 2S2C, qui avait été présenté comme un moyen temporaire de gérer les élèves en surnombre par rapport aux salles disponibles en période de pandémie, devenait l'horizon de "l'école de demain". Le dispositif prévoit de confier à des animateurs payés par les communes des groupes d'élèves (15 au maximum) pour faire du sport ou des activités artistiques ou culturelles. Cela sur le temps scolaire, en lieu et place des cours. "Nous avons à imaginer cette école nouvelle" avait poursuivi le ministre de l'Education nationale: "premières pistes : une place plus importante du sport et de la culture, une juste place pour le numérique, une nouvelle organisation du temps".

 

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