La longue marche contrariée des directeurs d'école vers un statut

Les tentatives allant dans ce sens ont échoué jusqu'alors. Et leur histoire est édifiante. On va voir dans les jours prochains Blanquer à la manoeuvre sur un sujet redevenu d'actualité alors même que le corps des enseignants du primaire est de longue date divisé en l'occurrence et qu'il est douteux que cela puisse cesser.

Les travaux récents sur les directeurs d'école de Cécile Roaux (portant sur un échantillon national de près de 6 000 enseignants du primaire dont plus de 2 200 directeurs et directrices) montrent que les deux tiers des enseignants refusent l’idée d’un statut hiérarchique des directions d’école, alors qu'à l'inverse la même proportion de deux tiers des directeurs réclame ce statut

On peut partir de la circulaire du 15 janvier 1908 qui crée officiellement le « conseil des maîtres » dans un but d’ « unité et d’harmonie » tout en continuant à accorder au directeur un pouvoir important . On notera l’insistance à mettre en évidence ( déjà ! ) l’idée que le métier d’enseignant ne doit pas se pratiquer de façon solitaire : « L’Ecole est une, quel que soit le nombre de ses maîtres, et tout enseignement est une collaboration. Il n’est pas de conception plus fausse, plus étrangère à nos principes d’égalité et de bonne confraternité que celle qui maintiendrait le directeur et ses adjoints dans un isolement mutuel, le premier concentrant en sa personne toute la vie administrative et pédagogique de l’école, les seconds réduits à une obéissance étroite et bornant leur activité à enseigner suivant des méthodes et des principes acceptés sans discussion et sans foi, et imposés d’autorité. L’unité ainsi obtenue frapperait par avance l’enseignement de stérilité ; pour être féconde, l’harmonie doit être faite de l’accord de toutes les bonnes volontés s’employant à l’œuvre commune ».

Avant d’évoquer les points qui doivent faire l’objet de concertation au sein du Conseil des maîtres, la circulaire de 1908 éprouve le besoin de préciser le pouvoir qui doit rester dans les mains des directeurs.

En premier lieu, le texte exclut des questions qui doivent être soumises au Conseil des maîtres tout ce qui relève du champ administratif, et il en donne la liste : les relations entre l’école et les autorités locales, qu’elles soient « municipales ou académiques » ; les rapports avec les familles ; tout ce qui touche à «  l’entretien des bâtiments » et à l’hygiène scolaire ; et enfin « l’ordre général de l’établissement ».

Restent donc les questions pédagogiques, qui peuvent être discutées au sein du Conseil des maîtres. Mais lesquelles ? Le texte fait la distinction entre les « questions de nature particulièrement délicate » au sujet desquelles la délibération du Conseil des maîtres ne devient définitive « qu’après la décision de l’inspecteur primaire » et les questions « d’ordre purement pédagogique ».

Quelles sont les questions délicates qui nécessitent l’intervention en dernier ressort de l’inspecteur primaire pour un contrôle de conformité ? : « l’élaboration du règlement intérieur de l’école en conformité avec les règlements généraux arrêtés par le Conseil départemental, la répartition des élèves dans les classes suivant leur âge et leur degré de préparation ; le passage des enfants de l’école maternelle ou de la classe enfantine à l’école primaire en dehors des époques réglementaires. Et aussi la répartition des maîtres dans les classes ».

La liste des questions « purement pédagogiques » n’est pas limitative : « Emploi du temps, application et adaptation des programmes, choix des livres d’après la liste départementale, étude des méthodes et des procédés d’enseignement, entretien et recrutement de la bibliothèque, etc. Ces discussions fourniront à nos maîtres l’occasion de faire preuve de recherches et d’initiatives personnelles, de produire des idées nouvelles, de tenter, s’il y a lieu, des expériences fructueuses ».

On ne devrait pas s’étonner outre mesure que les projets concernant la direction d’école et les directeurs d’école se succèdent juste après la nouvelle mouture du collège, le « collège unique » institué par la réforme Haby ( en 1975-1976 ).

En 1977 puis en 1978, le RPR (l’ancêtre de l’UMP, voire de LR ) tente par deux fois mais sans succès) de faire adopter une proposition de loi tendant à créer un « grade » de directeur d’école (création demandée par le jeune « Syndicat national autonome de directeurs d’école » et « l’Association des directeurs d’école, chefs d’établissement »). Le « grade » correspond à une catégorie dans l’échelle de la fonction publique ; il définit une qualification, irrévocable. Il n’en est pas de même de l’ « emploi » qui caractérise une « fonction » (une « fonction » est révocable, sous certaines conditions).

En 1987, sous le gouvernement Chirac, la création des « maîtres-directeurs » sous l’égide du ministre de l’Education nationale de René Monory (qui va défrayer la chronique et rester dans les mémoires ) ne correspond toujours pas à un « grade »  (mais à un « emploi », une « fonction »). Bien que certaines de ses propositions initiales qui allaient très loin dans le renforcement du pouvoir des directeurs transformés en « maîtres-directeurs » aient été vite abandonnées (à savoir l’évaluation des « adjoints », ainsi que la mention « représentants du service public d’éducation nationale » qui indisposait particulièrement les inspecteurs), le projet de décret suscite l’opposition déterminée d’une grande majorité d’instituteurs. En particulier en raison de libellés tels que le « maître-directeur assure la continuité du service public en toute circonstance » (jugé attentatoire au droit de grève) ou l’ajout de « il s’assure de leur application » après la mention traditionnelle du « il veille à la diffusion auprès des maîtres de l’école des instructions et programmes officiels ''.

Le décret est finalement signé par Jacques Chirac le 2 février 1987. Mais la gauche revient au pouvoir en 1988 ; et le nouveau ministre de l’Education nationale Lionel Jospin fait adopter un nouveau décret qui abroge et remplace celui de René Monory. Exit les « maîtres-directeurs ». Retour des « directeurs » et de leurs « adjoints ». Réécriture du texte dans le sens de la « collégialité ». Le nouveau texte « prend en compte la tradition de confiance qui a toujours existé entre les directeurs d’école et les instituteurs ». Effacement de tout libellé de nature à limiter le doit de grève. Mais les nouveaux « directeurs » (à l’instar de ce qui avait été prévu pour les « maîtres-directeurs ») devront bénéficier désormais d’une formation avant leur prise de fonction et non plus après.

Tout était-il réglé au mieux et définitivement ? Sans doute pas ; et personne ne l’a d’ailleurs prétendu à l’époque. Ce ne pouvait être ( là, comme ailleurs ) la « fin de l’histoire » ). La question est restée sensible ; et il apparaît qu’elle l’est de plus en plus si l’on en juge en particulier par différentes enquêtes et la difficulté de pourvoir ‘’aisément’’ tous les postes…

 

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