Attention à «l'exacerbation» des conflits enseignants-parents !

C'est ce qui est mis en avant actuellement par un certain nombre d'enseignants. Mais c'est loin d'aller de soi. Et cela peut s'avérer dangereux politiquement en divisant des forces qui auraient sans doute mieux à faire en s'unissant contre nombre d'aspects de la politique scolaire menée actuellement.

Dans un article du "Monde'' qui ne manque pas d'intérêt (loin s'en faut) paru lundi dernier, il est affirmé qu' ''en quinze ans, plus d’une étude a confirmé la dégradation des relations entre parents et enseignants. « L’école semble être devenue un bien de consommation pour certaines familles qui n’hésitent pas à accuser les enseignants lorsque le “service” fourni ne leur convient pas », décoche Maxime Reppert, secrétaire national aux conditions de travail et au climat scolaire du Snalc, syndicat dit de droite, même s’il le récuse. Il égrène ces accusations dont font selon lui régulièrement l’objet des professeurs : harcèlement moral, violence physique, manque d’éthique ou de professionnalisme".

En l'occurrence, il est loin d'être évident que l'on peut facilement établir qu'il y a eu "dégradation des relations entre parents et enseignants'' car c'est un thème récurrent depuis longtemps pour qui connaît un peu l'histoire de l'Ecole sans baigner dans une douce (mais trompeuse) nostalgie..

Et on peut remonter très loin! Et prendre pour exemple, parmi bien d'autres possibles, cette « Réponse à l'enquête de 1861 » initiée par Rouland, ministre de l'Instruction publique de Napoléon III Les parents, ce fléau des écoles, sont convaincus du tort des maîtres. L'enfant indocile répond effrontément aux réprimandes que son maître lui adresse ; et s'il subit une punition ce n'est qu'en menaçant son maître et quelquefois en l'injuriant. Ses parents le soutiennent. Quand le maître, pour mettre une digue à tant d'insubordination veut sévir, l'enfant indocile lui répond fièrement :'' je ne veux pas être puni, je suis innocent ; vous êtes injuste, je le dirai à mes parents qui le diront à d'autres''. Et les parents viennent vous assaillir. Autrefois le maître était craint ; aujourd'hui on en rit parce qu'on ne le craint plus ».

Il y a 20 ans déjà, en étudiant les catégories de personnes responsables des agressions physiques des 270 membres du personnel éducatif analysés dans le cadre de la MGEN, le docteur Jean-Marie Horenstein a été frappé par l’importance relative des parents d’élèves : « Un quart de parents d'élèves  sont impliqués dans ces agressions, ce qui semble une spécialité française par son importance. Nulle part dans les études internationales, on ne trouve des pourcentages aussi forts » (''Le personnel victime de la violence'', ''Panoramiques'', janvier-mars 2000, page 52)

Dans le même sens, un communiqué de presse de la Fédération des Autonomes de Solidarité laïque datant de septembre 2006 regrette à juste titre que «  la confrontation enseignant/famille n’apparaisse pas » dans la circulaire interministérielle du 16 août 2000 sur « la prévention et la lutte contre la violence en milieu scolaire » : « le texte ne considère en effet que l’élève comme auteur des agressions ; or 42% des dossiers traités par la Fédération sont issus de situations conflictuelles avec les familles ».

L’étude de victimation menée en 2004 dans les écoles élémentaires du Nord montrait déjà également que 58% des violences que déclaraient avoir subies les enseignants étaient imputées à des parents d’élèves. Le plus souvent il s’agissait d’ « une atteinte au statut de l’enseignant : l’affichage d’un désaccord sur une notation, une punition, un choix pédagogique est en effet au cœur du sentiment de violence ressenti » (Ibid). C'était il y a 15 ans... Rien de nouveau sous le soleil? Difficile à dire. Raison de plus pour n'être pas piégé par une actualité ''exacerbée'' sinon ''exacerbante'' et d'y réfléchir à deux fois...

En tout cas, le ministre de l'Education nationale a saisi l'occasion et tente de se poser en protecteur des enseignants. Selon le journaliste du "Monde" Séverin Graveleau, "Jean-Michel Blanquer a annoncé la mise en place d’un « protocole d’action » afin d’uniformiser les réponses de l’administration sur le territoire. Attendu en juillet, pour application dès la rentrée 2019, il prendra la forme d’une « boîte à outils » permettant à chacun de savoir comment réagir en cas de plainte"

PS: suite à certains commentaires, je souligne que la plupart des ''affaires'' impliquant des parents se situent dans le primaire et non le secondaire, et je me permets de citer des extraits d'un article que j'avais fait paraître dans l'Express du 28 janvier 2014.

"La formation initiale et la formation continue des enseignants devraient travailler de façon approfondie sur la relation entre les parents et l'école. Tout est à construire", a déclaré Sébastien Sihr, le secrétaire général du SNUIPP (le syndicat du premier degré de la FSU), à l'issue de son audition le 23 janvier 2014 par la mission d'information sur les relations entre l'école et les parents à l'Assemblé nationale

Signe des temps (de temps nouveaux?) Sébastien Sihr a fait des propositions pour sortir du ''face à face'' ou de l'incompréhension délétère. Il a plaidé pour la mise en place d'outils tels qu'un guide pour les parents afin de "lever les implicites, les malentendus entre l'école et les parents", et pour que l'on dégage des lieux à l'école pour eux afin de faciliter le dialogue. Il a aussi proposé que les enseignants acquièrent -en formation initiale ou continue- des compétences telles que "savoir animer une réunion" et une meilleure connaissance des caractéristiques réelles (et des problèmes) des parents, notamment ceux de milieux populaires.  

Et le secrétaire général du SNUipp a dressé un tableau de la situation non pas ''aggravée'' ou ''catastrophique'', mais très loin d'être idyllique. Après avoir indiqué qu'il "ne connaît aucune étude qui montre qu'il y a une crispation" et qu'"au quotidien, on ne voit pas apparaître de multiplication des conflits", il a souligné que le ressenti des enseignants de devoir faire face à "des parents difficiles, et à une administration qui ne les soutient pas, est un fait" tout en ajoutant que "la dimension des relations avec les parents a évolué parce que la société a changé: aujourd'hui les difficultés en matière d'emploi pèsent aussi sur l'école, c'est la seule chance de s'insérer dans la société, d'où la pression sur les enseignants [...] qui ont le sentiment que leur métier est dévalorisé et que la société et les parents ne les reconnaissent pas". 

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