Femmes publiques, «pudeur» et «gauloiseries»

En ces temps de régression « identitaire », on a eu droit à deux attaques sexistes contre la première ministre de l'Education nationale de notre histoire, Najat Vallaud-Belkacem, dans la plus pure veine de notre tradition « gauloise » qui ne peut manquer évidemment d'être source d'admiration et d'envie parmi les nations voisines...

En ces temps de régression « identitaire », on a eu droit à deux attaques sexistes contre la première ministre de l'Education nationale de notre histoire, Najat Vallaud-Belkacem, dans la plus pure veine de notre tradition « gauloise » qui ne peut manquer évidemment d'être source d'admiration et d'envie parmi les nations voisines...

Jean-Paul Brighelli, délégué national à l'instruction publique (ça existe) de « Debout la France » de Nicolas Dupont-Aignan, dans « Le Point » : « Les dessous chics de la réforme du collège. Woody Allen développe le concept de LVS – la ligne visible du slip. Mercredi, Najat Vallaud-Belkacem l'a réactualisé en LVS2 – ligne visible du soutif. Une stratégie de communication vieille comme le monde ». Et Jean-Paul Brighelli de lisser fièrement sa moustache gauloise.

Laurent Gerra, humoriste-imitateur, sur RMC, dans l'émission « Les Grandes Gueules », tout fier lui aussi : « Dans mon spectacle, je l'appelle Najat Vagino-Bécassine » . Qui aurait cru qu'un imitateur cochon sommeillait dans le verrat ? Oh, pardon, le Gerra.

A vrai dire, on pouvait s'y attendre. Comme on pouvait s'attendre à ce que cela ne suscite pas vraiment un tollé dans notre pays si fin et si spirituel.

L'Avant-propos du livre que j'ai écrit avec mon épouse en 2001 ( « L'histoire des femmes publiques contée aux enfants », PUF) débute ainsi : « Tout commence par une ambiguïté linguistique et historique : les femmes publiques sont censées arpenter davantage le trottoir que l'agora. Conter leur histoire aux enfants est donc littéralement déplacé ».

Et nous rappelions un passage caractéristique du premier Plan d'Instruction publique présenté par Talleyrand devant l'Assemblé nationale en septembre 1791 au nom du comité de Constitution : « Les hommes sont destinés à vivre sur le théâtre du monde. L'éducation publique leur convient […]. Destinées aux soins intérieurs, c'est au sein de leur famille que les femmes doivent en recevoir les premières leçons […]. Que toutes vos institutions tendent donc à concentrer l'éducation des femmes dans cet asile domestique : il n'en est pas qui convienne mieux à leur pudeur »

Et c'est une ''évidence'' (bien ''française'') qui traverse les siècles et les lieux ; « Il ne s'agit pas de faire de vous des avocates ou des politiciennes. Votre place n'est ni à la barre d'un tribunal, ni dans une assemblée publique. Elle est au foyer domestique. Jouer un rôle sur une scène plus éclatante répugne aux mœurs traditionnels de la femme française, à je ne sais quel sentiment respectable et profond de pudeur » ( « Le Progrès de la Somme » du 18 décembre 1883)

Nous avons souligné alors dans notre livre que l'on aurait tort de croire que la barrière de la « pudeur », que la question du corps féminin littéralement ''déplacé'' lorsqu'il passe de la ''protection'' de l'espace privé à l'''exhibition'' de la place publique seraient enfin sorties des préoccupations des femmes et des hommes publics.

Comme l'a noté Michelle Perrot, la grande historienne des femmes, « rien de plus machiste qu'une assemblée politique française, composée d'hommes à plus de 90%. Imaginez tous ces regards qui se portent sur la femme qui monte à la tribune. Dès qu'une femme prend la parole, on l'attend au tournant . Sa voix, ses gestes, son look, tout son corps est l'objet d'un examen où l'ironique et le vulgaire, l'emportent. Surtout si elle est jeune et jolie. Elle est piégée et sujet de plaisanteries qui visent en dessous de la ceinture, dans une tradition gauloise qu'on estime un signe de virilité » ( « Femmes publiques », Textuel, 1997, page 131)

Il y a eu beaucoup de moments d'''anthologie'', notamment au Sénat. Un seul exemple, pour mieux saisir jusqu'où peut aller notre belle ''tradition gauloise''. Le sénateur Duplantier s'illustre au milieu de l'entre-deux-guerres lors d'un débat portant sur un projet de loi sur l'intégration des femmes à la profession de notaires en jouant sur les mots de registres professionnels propres aux huissiers, notaires et greffiers : « Lorsque la notairesse aura signé avec les parties, lorsqu'elle aura apposé au bas de l'action ses seings et sceau […]. Autrefois, il y avait vous le savez, des huissiers à verge ; il est vraiment fâcheux que ce titre soit aujourd'hui supprimé, car il n'est pas douteux que les femmes l'auraient revendiqué ». Et la plupart des sénateurs de rire..

Les Dupond-Dupont ( Brighelli et Gerra), ont les ancêtres (''gaulois'') qu'ils méritent...

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