Le politicien Blanquer manoeuvre pour une redéfinition du métier enseignant

Dans l'euphorie qui a suivi la parution de son portrait dans Le Monde du 11 décembre: «Blanquer, le début d'une ambition: faux techno, vrai politique», le ministre saisit la question de la revalorisation des enseignants dans le cadre de nouvelles modalités de retraite comme une occasion historique de «refonder le métier enseignant».

Jean-Michel Blanquer ajoute ainsi à une situation déjà tendue de nouveaux motifs d'inquiétude pour nombre de professeurs et de directions syndicales (et il est symptomatique que cela a eu pour premier effet d'amener le SNALC qui ne se distingue pas par son ''gauchisme'' à ''appeler à une grande mobilisation le 17 décembre au vu de l'absence de garanties concrètes et de la volonté de revoir l'organisation du travail'').

Tout se passe comme si, dans la situation déjà périlleuse que connait l'exécutif à propos du problème des retraites, le choix a été fait du ''ça passe, ou ça casse'' et de risquer le tout pour le tout en voulant traiter en même temps d'un problème historique récurrent, celui d'une refondation du métier enseignant. En pouvant prétendre ensuite à la posture de ''grand réformateur'' devant l'éternel.

Deux retours en arrière éclairants

En 1986, un groupe d’experts de la commission sur l’éducation du PS en liaison avec la direction de la FEN s’oriente vers l’aggiornamento suivant : en échange d’une revalorisation des salaires, la FEN soutiendrait fermement une redéfinition des missions des enseignants, de façon à y intégrer en particulier des tâches d’accompagnement pédagogique et de tutorat. La revalorisation est explicitement liée à la prise en compte d’objectifs nouveaux tels que « la composition de véritables équipes pédagogiques par des enseignants travaillant plus collectivement ». De son côté, la direction de la FEN place son congrès de La Rochelle sous le mot d’ordre « travailler autrement ».

Pour le Premier ministre nouvellement nommé en printemps 1988 - Michel Rocard - il ne saurait y avoir de revalorisation sans rénovation: " Ce serait une faute gravissime"."Financièrement , nous devons dégager des crédits supplémentaires pour réussir simultanément trois ambitions: la croissance des lycées et des universités, la rénovation ou la modernisation de notre enseignement, la revalorisation de la fonction enseignante".

Mais le SNES et la tendance ''Unité et action'' dans la FEN (les ancêtres de laFSU) sont vent debout contre cela et veulent une revalorisation sans qu'elle soit liée à quelque ''contre-partie'' que ce soit. Et, selon son directeur de cabinet Olivier Schrameck, Lionel Jospin (le ministre de l'Education nationale nouvellement nommé) considérait qu’il fallait d’abord « prendre appui sur un geste de confiance à l’égard des enseignants pour promouvoir une pédagogie nouvelle ».

Après avoir lancé un ultimatum au gouvernement pour "l'ouverture immédiate de négociations pour une revalorisation générale et substantielle du métier", le SNES est la cheville ouvrière de quatre semaines de grèves tournantes par groupes de disciplines, couronnées par une grande manifestation à Paris le 30 novembre 1988. Et elles sont suivies de revalorisations  substantielles (sans contreparties). ''Dans les lycées professionnels, la carrière des PLP2 est accélérée dès la rentrée 1989 par le passage du 1er échelon au 4ème échelon en 2 ans et par l'obtention de bonifications d'ancienneté de 2 années du 4ème au 7ème échelon et de 18 mois du 8 ème au 11ème échelon. Une échelle hors classe est également créée avec indice terminal 728. Les professeurs certifiés et les conseillers d'éducation bénéficient des mêmes revalorisations de carrière que les PLP2. La carrière des agrégés est accélérée selon les mêmes modalités que celle des PLP2. Adjoints d'enseignement et chargés d'enseignement sont progressivement intégrés dans le corps des professeurs certifiés" ( page 494 de "L'Histoire de la FEN'' , ouvrage de l'historien Guy Brucy (paru chez Belin en 2003, préface d'Antoine Prost)

Le conseiller principal de Lionel Jospin - Claude Allègre - n'avait guère digéré ce succès unilatéral du SNES (et sans suites de ''promotion de pédagogie nouvelle'' ), et encore moins ensuite ce qu'il a considéré comme une sorte de cogestion avec le SNES durant les quatre années du ministère Bayrou

Deux semaines après sa nomination à la tête du ministère de l'Education nationale par le nouveau Premier ministre Lionel Jospin, Claude Allègre annonce que « la cogestion avec le SNES, c’est fini. Nous allons restaurer la République », et lance la réforme du système de mutation des enseignants, justement contre l’avis du SNES. Le 4 septembre 1997, durant la traditionnelle visite d’école de rentrée, il dénonce l’« absentéisme » des enseignants, qu’il évalue à « 12 % », chiffre qu’aucune statistique ne confirme. Il s'en prend à la longueur des vacances des enseignants, estime que leur formation continue devrait être faite ces moments là. Or les enseignants sont très sensibles quant à la mise en question de la durée de leurs temps de travail et/ou la façon dont ils l'effectuent. Claude Allègre va donc concentrer sur sa personne même des ressentiment voire des haines tenaces et fortes qui finiront par l'emporter.

Des grèves à répétition ont finalement lieu. Elles culminent le 16 mars 2000 ( record absolu depuis mai 1968, non dépassé depuis) : 68% de grévistes dans les écoles (selon les services du ministère lui-même), 68% aussi dans les collèges, et jusqu'à 72% dans les lycées. Exit Claude Allègre

Suite au prochain numéro (de Blanquer)

 

 

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