La fermeture des établissements scolaires: une décision plus politique que sanitaire

Cette décision prise d'en haut est sans précédent historique. On peut douter qu'elle s'est imposée via les «experts» pour des raisons purement sanitaires. Elle risque pourtant d'avoir des conséquences non négligeables pour l'avenir même de l'Ecole française.

Si l'on en croit les explications ministérielles ou élyséennes, ce sont les avis des experts qui auraient soudain convaincu le Chef de l'Etat de prendre cette décision hier soir, alors que le matin même le ministre de l'Education nationale réaffirmait que cette solution n'était pas envisagée en réitérant alors des arguments souvent énoncés justement par nombre d'experts... Mais dans un contexte dominé par l'angoisse et l'évocation d'une ''union sacrée '' nécessaire , cette fable ad hoc sera sans doute crue par le plus grand nombre sans autre examen...

On rappellera cependant et brièvement ici quelques affirmations (anciennes ou récentes) d'experts n'allant pas du tout dans le sens d'une décision de ce type pouvant s'imposer uniquement par des raisons sanitaires évidentes.

"Efficacité de la fermeture des écoles comme mesure de la lutte contre la grippe. Analyse des données probantes récentes" ( 31 mars 2015)

"Les données probantes portant sur l’efficacité des fermetures d’écoles comme mesure de lutte contre la grippe pandémique (et la grippe saisonnière) demeurent peu concluantes. Cette situation est due en partie à la complexité de la recherche sur des stratégies très variables, dans divers contextes sociaux et différentes circonstances d’éclosion. Il est possible que les constats effectués ne soient applicables que dans le contexte étudié et ne puissent pas être généralisés. Les chercheurs soulignent le manque de données empiriques solides qui permettraient des comparaisons entre les communautés ayant opté pour la fermeture d’écoles et d’autres qui ne l’ont pas fait''

Interview de François Bricaire, infectiologue, dans le JDD du 8 mars dernier:: "Le gouvernement en fait trop, mais il n'a pas le choix [...]. Rester au chaud chez soi quand on est à la retraite, ça empêche de tomber malade. A condition d'éviter de garder ses petits enfants. Je trouve à cet égard maximaliste la fermeture des écoles dans deux départements''.

Sénat. La gestion des pandémies: H1N1, et si c'était à refaire? Audition publique du 14 juin 2010 de Patrick Zylberman, professeur de la santé à l'Ecole des hautes études en santé publique.

"En 2009, la France envisage de fermer des classes au moment où les États-Unis et le Royaume-Uni y renoncent, déçus par le peu de résultat de cette mesure. Aucune étude n'est concluante. La mesure est sans doute beaucoup plus efficace en zone rurale qu'en zone urbaine où les enfants peuvent facilement se regrouper [...] Le 18 novembre, 168 classes et 116 établissements sont fermés. Mais comme l'a dit Hugh Pennington, microbiologiste à l'Université d'Aberdeen, le problème n'est pas tant de fermer que de rouvrir - quand ? Si c'est après la disparition du virus, cela risque de prendre un certain temps !".

En réalité, on peut penser que ce qui a été décisif pour Emmanuel Macron ( par delà certaines considérations sanitaires), c'était de devoir choisir entre deux mesures symboliques fortes pouvant asseoir à l'évidence le sentiment qu'il était déterminé à prendre les choses en main : ou bien repousser la date des élections municipales, ou bien généraliser les fermetures d'établissements scolaires et universitaires. La première solution était beaucoup plus clivante et lourde de contre-offensives politiques voire politiciennes. Il a choisi la seconde.

Mais le plus important, si cela dure, c'est que cela risque d'avoir des conséquences importantes pour le devenir de l'Ecole française alors que cela n'est pas évoqué ou même soupçonné.

On reproduira donc ici de larges extraits d'un texte d'Alain Bouvier (ancien recteur et membre du Haut conseil de l'éducation) déjà paru sur Médiapart le 24 août 2009 ( sous le titre "L'école après la grippe")

"Si le confinement se poursuit pendant plusieurs mois (qui sait ?), la diversification des pratiques effectives des élèves et des familles s’intensifiera. C’est un système totalement individualisé qui progressivement se mettra en place, de façon empirique et non régulée. D’uniforme, l’école deviendra hybride. De formalisée jusqu’au moindre détail, elle tendra à être indescriptible. Les écarts de performances entre les différents groupes d’élèves, cruellement mis en lumière par PISA, vont s’accroître. Le rapport entre les élèves et les enseignants devenus une ressource parmi d’autres, vont considérablement évoluer. Des sortes de " facebook pédagogique " entre élèves verront le jour, proposant des groupes de travail entre " amis " et indiquant les " bons " enseignants [...]

Ce bouleversement sera-t-il durable ? Sans doute en partie. Pour aller vers quoi ? Que sera le rôle de l’État ? Un jour le confinement cessera et… tout ne reviendra pas dans l’ordre précédent. D’abord d’autres confinements pourront suivre. Mais il y a plus important. Pendant des semaines, les élèves et leurs familles auront inventé, construit et fait fonctionner une autre école. Certes, pour l’enseignement primaire dont les fonctions sont autant sociales que cognitives, les familles rescolariseront leurs enfants, mais elles chercheront de nouveaux équilibres avec les enseignants. Je peine à imaginer lesquels. Ils diffèreront d’une école à une autre. La variété règnera. Les parents ne seront plus " sur le paillasson " de la classe, selon la remarque faite par une délégation québécoise venue en France observer nos établissements scolaires. D’usagers, ils deviendront parties prenantes.

Au collège, ce sera plus difficile de trouver un nouvel équilibre. Les élèves ne voudront pas renoncer à l’autonomie acquise, qu’ils l’aient utilisée à bon escient ou pas. Les officines ne lâcheront pas les marchés conquis, les associations non plus, même si elles se défendent de raisonner en termes de marché. Les élèves ne voudront pas interrompre du jour au lendemain leurs usages d’Internet et de leurs instruments nomades. Un nombre plus important de parents se seront emparés de ce que font leurs enfants. Placés soudainement par la grippe au cœur du réacteur, en majorité ils n’accepteront pas de se retrouver rejetés à la porte de l’Ecole et de la classe. L’École du XIXème siècle sera révolue, celle du XXIème entamera son élaboration"

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