République et pédagogie

Il existe en France - depuis la troisième République - un lien historique très fort entre République et pédagogie ; et cela en dépit de l'opposition dramatique entre ‘'républicains'' et ‘'pédagogues'' qui a été montée avec beaucoup d'artifice en France ces vingt-cinq dernières années.

Il existe en France - depuis la troisième République - un lien historique très fort entre République et pédagogie ; et cela en dépit de l'opposition dramatique entre ‘'républicains'' et ‘'pédagogues'' qui a été montée avec beaucoup d'artifice en France ces vingt-cinq dernières années.

 

Cette opposition ‘’républicains ‘’ contre ‘’pédagogues’’ est l’une des figures récurrentes du débat éducatif en France depuis un quart de siècle. On en a encore eu une manifestation éclatante récemment dans l’un des grands quotidiens nationaux, " Le Figaro ". Mais cette opposition n’a aucun fondement historique, bien au contraire. Et elle est très révélatrice de l’ignorance – historique – de ses promoteurs ( ou de leur indifférence significative à l’égard de l’histoire ).

 

Dans les années qui précèdent et suivent 1880, les républicains s’empressent de mettre en place une solide Ecole républicaine et laïque qui a pour premier objectif, comme l’on disait alors, de ‘’faire des républicains’’. Les républicains comptent en effet beaucoup sur l’Ecole, et sur une pédagogie adaptée, pour que le régime républicain triomphe de façon durable en France.

C’est pourquoi ils refondent et généralisent le système des écoles normales chargées de former les corps enseignants ad hoc. C’est pourquoi aussi ils généralisent les conférences pédagogiques et multiplient les bibliothèques pédagogiques. C’est pourquoi Ferdinand Buisson, le principal lieutenant de Jules Ferry, nommé par lui à la tête de l’enseignement primaire ( qu’il dirigera pendant dix-sept ans ) est la cheville ouvrière du " Dictionnaire pédagogique " qui connaît alors un grand succès ( et qui est considéré encore comme un monument national ). C’est pourquoi enfin ils n’hésitent pas à réunir des Congrès pédagogiques d’instituteurs ( ou d’inspecteurs et de directeurs d’écoles normales ) dans lesquels ils interviennent es qualité.

 

Car les grands républicains fondateurs de l’Ecole de la troisième République ont pris très au sérieux la pédagogie, la réflexion pédagogique et même les pédagogues. Et ils le disent explicitement, à l’instar de Jules Ferry lui-même, au Congrès pédagogique des inspecteurs primaire du 2 avril 1880 : " Nous voulons des éducateurs ! Est-ce là être trop ambitieux ? Non. Et je n’en veux pour preuve que la direction actuelle de la pédagogie, que les méthodes nouvelles qui ont pris tant de développement, ces méthodes qui consistent, non plus à dicter comme un arrêt la règle à l’enfant, mais à la lui faire trouver ; qui se proposent avant tout d’exciter la spontanéité de l’enfant, pour en diriger le développement normal au lieu de l’emprisonner dans des règles toutes faites auxquelles il n’entend rien, au lieu de l’enfermer dans des formules dont il ne retire que de l’ennui, et qui n’aboutissent qu’à jeter dans ces petites têtes des idées vagues et pesantes, et comme une sorte de crépuscule intellectuel. .Ces méthodes, qui sont celles de Froebel et de Pestalozzi, ne sont praticables qu’à une condition : à savoir que le maître, le professeur, entre en communication intime et constante avec l’élève ".

On notera ici non seulement l’invocation à " l’éducateur " et la recommandation d’ " exciter la spontanéité de l’enfant ", mais aussi la référence appuyée de Jules Ferry aux deux grands pédagogues de l’époque ( Froebel et Pestalozzi ) qui seront d’ailleurs revendiqués plus tard par les partisans de " l’éducation nouvelle " ( dont se réclame, par exemple, Philippe Meirieu ).

 

Des années plus tard, dans une lettre adressée en 1887 au directeur de la " Revue de l’enseignement secondaire et supérieur ", Jules Ferry persiste et signe en attirant l’attention sur ce qui est à ses yeux essentiel, tout en notant une certaine difficulté de bon nombre d’enseignants de l’enseignement secondaire à mettre en œuvre l’orientation pédagogique préconisée : " La réforme de 1880 subsistera dans ses grandes lignes. Il y faut distinguer deux choses : les programmes et les méthodes. Les programmes des classes ne sont qu’une façade : on a le droit de les trouver surchargés, démesurés, encyclopédiques ; on s’efforce avec raison de les alléger. Mais les programmes ne valent que par la méthode : c’est là la réforme même. Il faut donc se fixer sur la Note dont le Conseil supérieur a fait suivre les programmes de 1880. On pourra modifier les programmes, on ne mordra pas sur ces prescriptions si claires qui renferment en quatre pages toute la substance des controverses pédagogiques soulevées depuis vingt ans, sur ces instructions, à la fois pratiques et philosophiques, qui marquent si nettement la différence entre l’esprit ancien et l’esprit nouveau […]. Oui, vraiment, tout est là. Car les nouvelles méthodes […] éclairent et réchauffent la classe, elles la fortifient de tout ce qu’elle enlèvent aux routines, aux analyses à outrance, à tous les exercices mécaniques et surannés ".

 

Le lieutenant de Jules Ferry, Ferdinand Buisson n’est pas en reste et éclaire le sens de ces partis pris pédagogiques républicains. Dans sa conférence aux instituteurs délégués à l’Exposition universelle de 1878, Ferdinand Buisson met en valeur que la bonne méthode " c’est celle qui dit au maître, il faut vous faire aider dans votre tâche. Par qui ? […]. Par l’élève lui-même. C’est votre collaborateur le plus efficace. Faites en sorte qu’il ne subisse pas l’instruction, mais qu’il y prenne une part active […]. C’est ce qui distingue l’éducation du dressage : l’une développe des dispositions naturelles, l’autre n’obtient que des résultats apparents à l’aide de procédés mécaniques ". Et cela d’autant plus, ajoute Ferdinand Buisson, que le but de l’éducation républicaine est " le gouvernement de soi ", le " pouvoir de se diriger soi-même ".

 

In fine, pour faite bonne mesure et pour conclure, on peut ajouter ce passage du mythique Plan Langevin-Wallon de 1947, qui conjugue – à ce sujet - l’individuel et le collectif. " Les méthodes alterneront le travail individuel et le travail par équipe, l’un et l’autre étant susceptibles de mettre en jeu les différentes aptitudes de l’enfant, tantôt en lui faisant affronter avec ses ressources propres les difficultés de l’étude, et tantôt en lui faisant choisir un rôle particulier et une responsabilité personnelle dans l’œuvre collective […]. Chaque citoyen, en régime démocratique, est placé dans la vie civique et professionnelle en face d’une double responsabilité, celle du dirigeant et celle de l’exécutant. Il sera donc nécessaire que les activités scolaires s’organisent de telle sorte que tous aient alternativement des responsabilités de direction et d’exécution développant conjointement l’initiative, la décision, l’intégration volontaire à une activité réglée et collective. Il importe en effet d’éviter de cultiver en certains l’absolutisme du chef prédestiné et en d’autres l’habitude paresseuse d’une aveugle soumission ".

En définitive, pour les républicains ‘’historiques’’, la question ‘’pédagogique’’ est une question politique de premier plan. Et l’on conviendra que l’on est encore loin du compte. Peut-être plus que jamais…

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.