Lundi, c'est philosophie. Mais pour qui ? Le mythe du bac «unique»

On va commencer comme d'habitude par les épreuves de philosophie pour entrer dans la grande liturgie « du bac », la Sainte Trinité du soi-disant bac « unique » en « trois personnes » : général, technologique, professionnel ( le « Père » et le « Fils », mais en oubliant le « Simple d'esprit » qui n'a pas droit à la philosophie).

Depuis des années, l'ordre n'est pas neutre : on commence le grand rituel (de ''passage'', disent certains) ''du baccalauréat'' par l'épreuve (dans tous les sens du terme) de philosophie. A partir de 2021, lorsque ''le'' nouveau baccalauréat sera mis en œuvre, ce sera l'inverse symétrique : on finira pas l'épreuve de philosophie.

Cette place à part de la philosophie (visible dans la place symbolique particulière qui lui est accordée) vient de loin, à savoir de la vision de la philosophie comme ''couronnement'' des études secondaires.

Selon Victor Cousin, le principal maître d'œuvre d'une solide implantation de la philosophie dans l'enseignement secondaire français sous la Monarchie de Juillet, « notre système d'instruction secondaire dont les humanités sont la base, que les sciences agrandissent et que la philosophie couronne n'est point un système arbitraire qu'une main puisse impunément mutiler » ( « Défense de l'Université et de la philosophie »). Après les tentatives d'ébranlement de l'enseignement philosophique au début du règne de Napoléon IIII (momentanément allié à l'Eglise), on notera la ferme détermination (après un renversement d'alliance) de son nouveau ministre de l'Instruction publique, Victor Duruy (qui crée en 1864 une dissertation de philosophie comme épreuve au baccalauréat, en lieu et place d'un simple oral) : « Le Conseil impérial de l'Instruction publique a discuté dans sa session de juillet un programme qui rend aux études philosophiques leur importance et leur nom. Ce couronnement des études languissait. Le grand dispositif dont elles ont été dotées leur rend leur éclat »

On aurait pu penser que la refonte ''du baccalauréat'' aurait pu être l'occasion d'en finir avec cette partition. Mais pas du tout. L'enseignement professionnel a été mis délibérément à part, avec ses baccalauréats ad hoc. Et il n'est toujours pas ''couronné'', lui, par la philosophie.

Dans un entretien avec la philosophe Catherine Kintzler qui lui demandait :« mesurez-vous le risque que vous faites porter sur l’avenir de la philosophie en France, où elle bénéficie d’un statut exceptionnel du fait même de sa place centrale dans le baccalauréat ? » (on aura noté le singulier « le » baccalauréat ), le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer répond en se voulant rassurant (et en reprenant tout de go à son compte le singulier ''le'' baccalauréat, comme si cela allait de soi). On peut être une professeure de philosophie réputée (comme Catherine Kintzler) ou bien posséder une « maîtrise de philosophie » (comme Jean-Michel Blanquer) et ne pas interroger un seul instant ce singulier ''singulier'' (ce ''préjugé''). Réponse du ministre de l'Education nationale dans ce numéro d'octobre 2017 de « Philosophie Magazine » : «  Sachez que je suis profondément attaché à cette particularité française, qui est un atout considérable, et que la réforme du baccalauréat ne saurait déboucher sur un quelconque affaiblissement de la philosophie. Il est possible qu’il y ait des évolutions, je laisse l’avenir ouvert. Mais on peut aussi imaginer que la philosophie soit renforcée à l’occasion de cette réforme. Soyez donc rassurée : la philosophie n’est absolument pas menacée par les perspectives que nous sommes en train d’ouvrir. Nous pensons au contraire profiter de cette réforme du baccalauréat pour opérer un renforcement de la philosophie dans le futur baccalauréat ».

La messe est donc dite. Cela va de soi et reste dans notre grande et exceptionnelle tradition française (et dans un certain ''entre soi''). Beaucoup ne sont pas tout à fait rassurés pour autant. L' Association des professeurs de philosophie de l'enseignement public met en avant que l'épreuve (''universelle'') de philosophie ne compterait que pour 8% dans le(s) futur(s) baccalauréat(s) ; alors que la philosophie compterait actuellement pour 18 % du bac L, 11 % du bac ES, 9 % du bac S et 5 % des bacs technologiques. Les horaires dédiés (qui risquent d'être à géométrie variable pour ce qui concerne en particulier l'option « humanités, littérature et philosophie ») ne rassurent pas non plus.

En tout état de cause, on est très loin de ce qui a pu prévaloir lors de l'apogée de la place de la philosophie en terminale « es lettres » (ou « philosophie ») de l'enseignement secondaire français. En 1880, 9 heures d'enseignement de philosophie sur 22 heures hebdomadaires (la philo comptant pour 55% de l'examen en terminale). En 1902, 8 heures 30 d'enseignement de la philosophie sur 18 heures hebdomadaires (la philo comptant pour 50% de l'examen en terminale). C'était l'époque où environ 1 % d'une classe d'âge (quasi exclusivement masculine) obtenait ''le'' baccalauréat (et à peine un peu plus de la moitié des candidats). Le bon temps ? La nostalgie n'est plus ce qu'elle était.

Quant au mythe constamment renouvelé « du baccalauréat » (''unique'') comment ne pas évoquer la forte parole de Nietzsche : « Les Dieux sont morts de rire en entendant l'un d'entre eux dire qu'il était le seul ». Eh bien, nous devrions être ''morts de rire'' en entendant notre ministre de l'Education nationale parler encore « du bac », évoquer « le futur baccalauréat », et cela en plein milieu de la mise en œuvre de « Parcoursup »..

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.