Evaluations ''Blanquer'' en CP et CE1: boycott ou pas boycott?

Le SNUipp vient de demander un moratoire et appelle à ne pas les faire passer tout de suite et à ne pas saisir les résultats. Le Se-Unsa avait déjà demandé qu'il n'y ait pas de remontée des résultats vers le ministère sans appeler au boycott de leur saisie.

Pour sa part, le SGEN a déclaré le 9 septembre que "les évaluations nationales imposées et standardisées sont un leurre qui interroge notamment la confiance affichée envers les professeurs. L'évaluation doit rester un outil au service des professionnels de l'éducation que sont les enseignant·es... La remontée par école à l’IEN est souvent vécue par les équipes comme un risque d’être jugé. Ces évaluations leur laissent craindre un classement des écoles, voire des enseignant·es. Ainsi, pour le Sgen-CFDT, la remontée des résultats doit être du ressort des équipes des écoles et établissements. Seules celles-ci sont capables de définir leurs besoins en formation, au plus près de leurs difficultés. La multiplication des évaluations standardisées entraîne le système éducatif dans le champ de la défiance et de la tension, loin des objectifs d’une école de la confiance".

SUD-Education a estimé dès le 8 septembre que ''les évaluations nationales de CP, CE1, 6ème et seconde ne sont pas obligatoires: en l’absence de circulaire qui donnerait un cadre formel à ces évaluations, les personnels ne sont pas tenus de se plier aux désirs du ministre". La fédération juge que le ministre Blanquer prépare ainsi "le terrain à un classement généralisé des établissements scolaires" et considère que son objectif est de "mettre en concurrence les établissements, les personnels et les élèves". SUD-Education appelle donc les enseignants à '' refuser de les mettre en oeuvre ou à ne pas faire remonter les résultats".

Par ailleurs, une tribune replaçant cette question des évaluations dans un cadre plus large est parue le 12 septembre sur le site "Le Café pédagogique'': ''Rédigée par deux enseignants, Cédric Forcadel et Sylvain Grandserre, soutenue par des militants pédagogiques de l'Icem ou d'autres mouvements, par des syndicalistes et par des chercheurs (P Meirieu, S Connac, C Lelièvre, B Robbes etc.) cette tribune alimente le débat ouvert sur les évaluations nationales de CP et Ce1.'' Cette tribune soutient en particulier qu'"il n'est pas raisonnable de faire passer précisément ces tests tel que le protocole l'impose'' (et elle figure en annexe in extenso en fin de billet)

In fine, on se rappellera pour mémoire que les évaluations nationales concernant tous les élèves ( et non pas un ''panel'') ont commencé en septembre 1989 et qu'elles sont à l'époque une retombée directe de la loi d'orientation ''Jospin'' préconisant de "mettre l'élève au centre du système éducatif". Elles ont lieu en début de CE2 et de sixième. On aura remarqué que ces évaluations commençaient non pas au CP et au CE1, mais au CE2. Dans leur seconde édition (en septembre 1990) , il a été très nettement dit qu'il n'y avait pas obligation de ''faire remonter'' les résultats puisque le ministère se conterait d'un coup de sonde sur un échantillon de 10000 élèves.

TRIBUNE: EVALUATIONS: POURQUOI IL NOUS FAUT OBEIR... A NOTRE MISSION

Rédigée par deux enseignants, Cédric Forcadel et Sylvain Grandserre, soutenue par des militants pédagogiques de l'Icem ou d'autres mouvements, par des syndicalistes et par des chercheurs (P Meirieu, S Connac, C Lelièvre, B Robbes etc.) cette tribune alimente le débat ouvert sur les évaluations nationales de CP et Ce1.

Lundi 17 septembre, partout en France, les élèves de CP et de CE1 devront passer de nouvelles évaluations nationales. Nous, professionnels de l’Éducation, concepteurs et utilisateurs d’évaluations dans nos classes, favorables à un usage pertinent et mesuré de celles-ci, pensons qu’il n’est pas raisonnable de faire passer précisément ces tests, tel que le protocole l’impose, pour les raisons suivantes :

Nous refusons que ces jeunes élèves — dont certains sortent tout juste de maternelle — commencent leur scolarité élémentaire par le bizutage que représentent des tests inutilement stressants, pour eux et leurs parents !

Nous refusons une vision de la lecture low cost et ringarde où tout serait affaire de décodage, approche justifiant que figurent dans ces évaluations des mots aussi incompréhensibles pour nos élèves (et même nombre d’adultes) que « glande pinéale », « paradoxale », « mélatonine »...

Nous refusons la prolétarisation de notre métier qui nous transforme, jour après jour, en simples exécutants au point de devoir cette fois-ci laisser un logiciel corriger et analyser les résultats des tests avant que soient adressées aux enseignants les consignes de remédiation à appliquer.

Nous refusons cette vision technocratique du ministère qui affirme que l’éducation est une science appliquée alors que c’est un art (impliqué et compliqué) qui réclame formation, savoir-faire, expérience, partage, adaptation, analyse (même critique) et qui se pratique dans l’incertitude des moyens comme des résultats et non dans le fantasme bureaucratique et mensonger d’une prétendue maîtrise mécanique.

Nous refusons la logique programmatique à l’œuvre en constatant comme Célestin Freinet que « les aigles ne prennent pas l’escalier » et que « toute méthode est vaine qui prétend faire boire le cheval qui n’a pas soif ». On ne fait pas classe comme on monterait un meuble en kit pas plus qu’on ne fait pousser des fleurs en tirant sur la tige.

Nous refusons que soit jetées aux oubliettes ou passées à la moulinette notre culture pédagogique et la mémoire de ceux qui ont tracé les sillons que nous nous efforçons de prolonger, de Rousseau à Pestalozzi, de Montessori à Ferrière, de Freinet à Oury, de Korczak à Deligny.

Nous refusons que soient à ce point oubliés les buts d’une école qui prépare la vie en démocratie et qui devrait avant tout former des citoyennes et des citoyens émancipés, responsables, cultivés et coopératifs et non pas des individus standardisés, dociles et obéissants. L’école ne peut se réduire au « Lire-Ecrire-Compter-Respecter autrui » quand c’est l’ouverture au monde, à la culture, aux autres qui nous permet de nous unir et de nous libérer, de faire société et « Œuvre de nous-mêmes ».

Nous refusons l’école qui veut trier, classer, sélectionner, faire passer des tests, qui se prépare à mettre en compétition les établissements (notation des collèges et lycées), les professeurs (salaire au mérite) et peut-être bientôt les parents (entre ceux qu’on souhaite accueillir et ceux qu’il faudrait rejeter pour avoir un meilleur niveau) lorsqu’il faudrait apprendre à coopérer, faire ensemble et s’enrichir mutuellement.

Ce n’est pas en répétant « confiance, confiance » que l’on construira cette école que nous appelons de nos vœux. Enseignants, éducateurs, pédagogues, quotidiennement au contact des familles, nous sommes engagés au service des élèves, de leur épanouissement, de leur réussite pour les aider à s’inscrire dans un collectif. Et c’est en conscience que nous refusons de cautionner cette politique idéologique. Nous appelons les enseignants — professionnels de l’éducation cadres de la fonction publique — à utiliser ces évaluations selon leurs réels besoins et ceux de leurs élèves, en les mettant au service d’une pédagogie de l’entraide et de la coopération. C’est chaque jour, tout au long de l’année, que les enseignants doivent être attentifs aux besoins et ressources de chaque élève afin d’adapter leur action à la singularité de chacun d’entre eux.

Il est grand temps de reprendre notre métier en main au lieu de se le laisser dicter par d’autres, assis à leur bureau. À quoi servent nos diplômes, tous les contrôles subis, les examens, notations et inspections, la préparation et l’obtention du concours, toute notre formation initiale et continue, toute notre expérience, la confiance des parents, notre expertise et notre travail si nous ne sommes plus que des exécutants silencieux et culpabilisés ? Qui peut croire que l’Ecole pourra continuer de réparer une société de plus en plus en panne avec de moins en moins d’outils ? À nous d’affirmer notre savoir-faire tout en restant ouverts aux apports universitaires et aux débats contradictoires bien loin d’un catéchisme des neurosciences.

Réaffirmons notre professionnalisme, assumons notre légitimité. Notre lent déclassement, même financier, doit cesser. Reprenons pied dans la société. Pour prolonger Michel Audiard, n’acceptons plus que le prix des légumes soit fixé par des gens qui ne sauraient pas faire pousser un poireau. Ensemble, enseignantes, enseignants, parents, élus locaux, mouvements pédagogiques, syndicats, construisons la riposte et l’alternative à cette école bureaucratique, paperassière, technocratique. Parlons, répondons, réagissons, proposons ! Contre une vision déshumanisée qui épuise nos ressources et pollue de stress enfants, parents et enseignants, réclamons et agissons pour une Ecole durable et respirable !

Cédric Forcadel et Sylvain Grandserre, maitres d’école en Normandie, militants pédagogiques

 

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