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Billet de blog 14 sept. 2022

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Sexe dangereux et/ou éducation sexuelle dangereuse ?

Ces deux dimensions semblent former un couple infernal historique. C'est avant tout en invoquant la lutte contre les risques sexuels que l'Education nationale s'efforce de mettre en place une éducation à la sexualité dans les établissements scolaires. Mais cela s'avère risqué pour ses acteurs, mis en cause par des organisations virulentes.

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La situation actuelle ne déroge pas à cette confrontation (voire contradiction) de fond. Historiquement, cela a pris de nombreux aspects dans l'histoire de l'Ecole française depuis au moins une cinquantaine d'années. On peut prendre pour fil rouge l'exemple des trois séances annuelles obligatoires d'éducation sexuelle.

Les débuts d'une certaine ''instruction'' sexuelle dans le cadre de l'Education nationale ont commencé il y a un demi-siècle, après les évènements ''perturbateurs'' de mai 68. En 1973, le ministère de l’Education nationale dirigé alors par le démocrate-chrétien Joseph Fontanet opère un clivage fondamental entre «l’information sexuelle» (scientifique, intégrée aux programmes, pour tous les élèves) et «l’éducation sexuelle» (facultative, en dehors de l’emploi du temps obligatoire, avec ou sans autorisation des parents selon qu’il s’agit du premier ou du second cycle de l’enseignement secondaire).

Changement radical de principe au début du XXI° siècle. Les dispositions de l’article 22 de la nouvelle loi du 4 juillet 2001 relative à l’interruption volontaire de grossesse et à la contraception complètent le Code de l’éducation par un nouvel article (et il est remarquable que ce soit à l'occasion de cette loi)  : «  une information et une éducation à la sexualité sont dispensées dans les écoles, les collèges et les lycées à raison d’au moins trois séances annuelles ».

La circulaire d’application préparée sous le gouvernement Jospin paraît le 17 février 2003 sous le gouvernement Raffarin, sans modification sensible (ce qui est non moins significatif de ce tournant majeur). La circulaire insiste sur le fait que la loi (du 4 juillet 2001) a désormais « confié à l’Ecole une mission éducative dans le champ bien spécifique de l’éducation à la sexualité ».

« Cette démarche est d’autant plus importante qu’elle est à la fois constitutive d’une politique nationale de prévention et de réduction des risques (grossesses précoces non désirées, infections sexuellement transmissibles, VIH/sida) et légitimée par la protection des jeunes vis-à-vis des violences ou de l’exploitation sexuelles, de la pornographie ou encore par la lutte contre les préjugés sexistes […]. Ces pratiques éducatives impliquent une nécessaire cohérence entre les adultes participant au respect des lois et des règles de vie en commun qui s’exercent aussi bien dans le cadre de la mixité, que de la lutte contre les violences sexistes et homophobes contraires aux droits de l’homme ». 

Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'on est loin du compte en réalité...Cela s'explique avant tout parce que les enseignants ne sont pas spécialement préparés à tenir ce rôle et qu'ils en connaissent d'autant plus les risques que certains d'entre eux ont pu être pris à parti en l'occurrence et qu'ils connaissent les propos incendiaires tenus par certaines organisations, (le plus souvent dans la mouvance d'une droite extrême ou de l'extrême droite).

Où en est-on en cette rentrée scolaire 2022 ?  « Nous devons parler d’éducation à la sexualité à l’école […] La loi de 2001 nous enjoint de façon très claire de l’évoquer dans le premier comme le second degré » a déclaré le ministre de l'Education nationale et de la Jeunesse Pap Ndiaye sur France Info le 12 septembre.

La veille, lors de sa rentrée politique, Eric Zemmour a annoncé qu'«avec Reconquête ,on va former des groupes de parents dans chaque académie pour qu'ils surveillent, qu'ils dénoncent, qu'ils nous signalent ce qu'ils trouvent scandaleux au sein de l'Education nationale », en ajoutant déjà «ne laissez pas à des intervenants extérieurs apprendre à votre fille de six ans que si elle le souhaite, elle peut devenir un garçon ».

Dans un communiqué publié le 9 septembre, le collectif « La Manif pour tous »  « s’inquiète d’un éventuel retour, sous une forme ou sous une autre, des ABCD de l’égalité » (ce dispositif, conçu pour lutter contre les stéréotypes et le sexisme au début du quinquennat de François Hollande, ayant été abandonné à force de controverses où la "Manif pour tous'' s'était particulièrement illustrée).

De son côté, à partir de deux récents rapports, le « Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes » (HCE) s'est inquiété publiquement le 31 août d' « une augmentation de la violence chez les jeunes » et a demandé  « un plan d’urgence de l’égalité à l’école ». Selon le HCE, « l’école est le premier lieu de cristallisation du sexisme, de fixation des rôles sociaux et des stéréotypes de sexe [...] La culture du viol est prégnante chez les jeunes générations ». Un jeune de 18 ans à 24 ans sur quatre déclare avoir déjà eu des rapports sexuels non consentis, et plus d’une jeune fille de 15 ans à 17 ans sur deux a déjà vécu un acte ou un propos sexistes dans le cadre scolaire,. « l’éducation à la sexualité, avec l’enseignement des notions de consentement, d’égalité et de respect, sont essentiels ;leur absence ouvre la voie à toutes les violences, jusqu’aux féminicides », a averti Sylvie Pierre-Brossolette, la présidente du HCE. « Que faire ? » comme disait un politique célèbre en son temps.

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