Blanquer et Dehaene: «Apprendre à apprendre». Un mot d'ordre «sulfureux»?

En tout cas c'est le mot d'ordre mis en avant jeudi dernier lors de la conférence de presse tenue par le président du Conseil scientifique nouvellement créé, en présence du ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer.

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Plus précisément, c'est l'un des cinq axes choisis pour le travail du Conseil scientifique : « la métacognition, plus simplement ''apprendre à apprendre''. Il est intéressant pour les enfants de se comprendre soi-même, de comprendre comment ils apprennent, de maîtriser les stratégies d'apprentissage »

Le mot d'ordre « apprendre à apprendre » a une longue histoire  qui est loin d'être tranquille et de l'ordre du consensuel. Au contraire, il a été l'objet (et encore récemment) de fortes dissensions voire de furieuses controverses. Le choix de cet axe de travail, et en particulier celui de l'expression « apprendre à apprendre » revendiqué explicitement et publiquement, n'a donc rien d'anodin, loin s'en faut.

« Apprendre à apprendre »  est un mot d'ordre pédagogique qui n'est nullement apparu dans le cadre de la mouvance pédagogique de l'Education nouvelle comme on le croit souvent (une erreur historique qui n'est d'ailleurs pas pour rien dans la vivacité des querelles à ce sujet).

Cette expression "apprendre à apprendre" a été en effet de l'ordre de l'évidence pour les cadres de l'Ecole républicaine dès la fin du XIXe siècle. On peut en prendre pour exemple (parmi bien d'autres possibles) cet extrait banal d'un rapport annuel de l'inspecteur d'académie de la Somme adressé au Conseil général et au préfet, il y a plus de 120 ans: « Aucun de nos maîtres n'ignore que le but de l'enseignement primaire est double. On veut d'abord, dans nos écoles, donner aux enfants les connaissances nécessaires à la vie moderne ; on veut ensuite cultiver l'intelligence de l'enfant de façon à la rendre forte, souple, capable de réflexions et d'efforts, apte à se gouverner, à travailler, à produire d'elle-même. En deux mots : on veut apprendre, et apprendre à apprendre. De ces deux tâches là, la seconde est la plus importante » (ce qui est en gras l'est aussi dans le texte original).

Lors de son audition par la commission ''Thélot'' le 10 décembre 2004, le philosophe Marcel Gauchet a fait à ce sujet une intervention tout à fait significative : «  Cette formule, ''apprendre à apprendre'' a ses premières racines chez Pestalozzi [l'une des références majeures de Jules Ferry lui-même]. C'est effectivement une idée de la modernité [...]. Ce n'est pas la peine de polémiquer contre. Il faut éclairer le sens qu'elle a [...]. D'une certaine manière, c'est un idéal pour nous tous, et ça ne peut que l'être dès lors qu'on a compris les raisons pour lesquelles il exerce une telle séduction. C'est un idéal épistémique, qui relève des conditions les plus profondes de ce que veut dire la connaissance pour les Modernes - sujet de raison. Mais on peut aussi éclairer sa praticabilité, parce qu'en fait, si on veut efficacement agir avec une telle idée, il faut à la fois montrer aux acteurs les bonnes raisons qu'ils ont de penser comme cela, et le rapport ambigu que cette proposition entretient avec la réalité. Parce que ça n'est pas un programme pratique, c'est un idéal de la modernité [...]. Personne n'apprend à apprendre. En apprenant, on apprend à apprendre ».

Certes, on « apprend à apprendre » sans doute en apprenant ; mais pas n'importe quoi, ni n'importe comment. Et sans doute aussi autrement.

Toujours est-il  que l'un des affrontements récents pour ce qui concerne ce sujet a eu lieu le 25 mai 2013 lors de la discussion au Sénat du projet de loi pour la refondation de l'école porté par le ministre de l'Education nationale Vincent Peillon. Un amendement (venant du groupe écologiste et adopté en commission) indiquant que parmi les huit ''compétences-clés'' il devait y avoir notamment « apprendre à apprendre »  est rejeté en séance en raison du tir croisé du groupe UMP et du groupe CRC (à savoir le PCF et ses alliés).

Cela n'a pas empêché finalement le Conseil supérieur des programmes de définir pour le « Socle de connaissances , de compétences et de culture » « un domaine ''méthodes et outils pour apprendre'' », afin de permettre aux élèves « d'apprendre à apprendre, seuls ou collectivement, en classe ou au dehors, afin de réussir dans leurs études » et, par la suite, de  «  se former tout au long de la vie ». Il est même précisé que « les méthodes et outils pour apprendre doivent faire l'objet d'un apprentissage explicite en situation, dans tous les enseignements et espaces de la vie scolaire ».

Il apparaît donc que sur ce point (objet généralement de vives controverses, et on les attend avec curiosité en l'occurrence), le président du nouveau Conseil scientifique Stanislas Dehaene et le ministre de l'Education nationale Jean-Michel Blanquer ont choisi d'être en continuité avec les indications du Conseil supérieur des programmes plutôt que d'être dans la ligne des votes du 25 mai 2013 de l'UMP et du CRC au Sénat (ou même des indications du philosophe Marcel Gauchet).

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